dimanche 14 avril 2013

Aime moi (8)

On frappa à la porte. Mathéo s’éveilla en sursaut. Il entendit hurler :
-    Qu’est-ce que tu fous, il est neuf heures !
Hein ? Quoi ? Neuf heures ? Ah non, c’est vrai, ce sont les vacances. C’est sans doute Olivier pour aller grimper. Mathéo ne prit pas la peine d’enfiler un t-shirt, se leva précipitamment et alla ouvrir à son ami.
-    Pas trop tôt ! Quelle mauvaise mine ! T’as bu ou quoi ?
-    Olivier, il faudra que tu m’expliques un jour comment tu fais pour être branché sur cent milles volts dès le matin… Non je n’ai pas bu, et oui j’ai mauvaise mine car j’ai passé une drôle de nuit. Entre, tu vas prendre un café en m’attendant, comme tu peux l’imaginer je suis loin d’être prêt.
Non sans faire une ultime remarque quelque peu désobligeante, Olivier suivit son ami à l’intérieur de l’appartement. Ca sentait le renfermé. Depuis combien de temps Mathéo n’avait-il pas aéré ? Il fit rapidement le tour de la pièce, et d’un regard il repéra les chaussettes sales, le bol de pâtes à moitié vide, les copies étalées par terre et les mouchoirs utilisés.
-    Ca te dérange si j’ouvre un peu ?
-    Fais comme chez toi ! hurla Mathéo. Et ne me parle plus, j’entends rien sous la douche !
-    Et mon café ?
Comme aucune réponse ne vint à ses oreilles, Olivier ouvrit les rideaux et la fenêtre en grand. Quelle idée de vivre cloîtré comme ça ! Surtout quand on aime le grand air comme Mathéo. Olivier avait parfois bien du mal à comprendre son ami. Un peu maniaque, il entreprit de jeter les déchets qui envahissaient le sol et la table basse. Son regard fut alors attiré par une serviette chiffonnée. Il pouvait distinguer nettement les dix chiffres, ces fameux chiffres qui permettent de se joindre un peu partout et n’importe quand. Il sourit et reposa la serviette au même endroit sur la table.
-    Tu as fait du café ?
Olivier sursauta en entendant la voix toute proche de Mathéo. Il se retourna pour voir celui-ci en train de s’essuyer les cheveux à l’aide d’une grande serviette bleue.
-    Bah quoi ? Tu as fait une bêtise ? Il est trop fort ? insista Mathéo.
-    Non, je n’ai pas eu le temps d’en faire, je rangeais ton petit bordel, pardonne moi l’expression. Et si ça ne te dérange pas, j’aimerais bien que tu mettes un slip.
Mathéo haussa les épaules et pris la direction de sa chambre. Pendant ce temps, Olivier s’attela à faire du café dans la cafetière italienne de son ami. Elle était si vieille qu’il se prit à penser aux innombrables anecdotes qu’elle raconterait si elle pouvait parler.
-    Tu as fait des rencontres récemment ? ne put s’empêcher de demander Olivier.
-    Rien d’extraordinaire pourquoi ? interrogea Mathéo qui avait enfilé un jean.
Son torse nu laissait entrevoir un tatouage juste au dessus de sa hanche.
-    Rien, il y a un numéro qui traîne sur ta table. Parmi tant d’autres choses tu me diras !
-    Ah oui, c’est une fille que j’ai vu dans le train. Je ne sais même pas pourquoi je lui ai demandé son téléphone.
La réponse plutôt sèche de Mathéo déconcerta Olivier qui préféra ne rien ajouter. Il prit deux tasses propres dans les placards de la cuisine de son ami et amena le café dans le salon.
-    Bon, qu’est ce qu’on se fait aujourd’hui ? demanda Mathéo.
-    On pourrait aller au rocher du Lion, il n’a pas trop plu ces derniers temps, ça devrait être sec. On pourrait tenter la Solitude, en 7a si ça te branche. Il y a deux relais.
-    Je pense que niveau solitude je donne assez bien, mais tu me diras, un peu plus ou un peu moins…
-    Hé ! C’est toi qui le veut bien Mathéo, n’essaye pas de m’apitoyer, c’est toi qui décide de ta vie, pas les autres !
-    Ne te fâche pas, je faisais un peu d’humour noir, c’est tout. Bon, je suis prêt, on y va ?
A ces mots, Mathéo se leva, empoigna le sac qui traînait dans l’entrée, pris les clés de sa voiture. Olivier le suivit en silence, alluma la radio, trop fort pour permettre toute discussion. Et ce n’était sans doute pas un hasard.

[A suivre...]

lundi 8 avril 2013

Aime moi (7)

 2

Deux tours de clé. Les volets fermés. L’appartement silencieux. Mathéo soupira, posa son sac sur le petit meuble de l’entrée, et se dirigea vers son frigo. Vide. Comme l’appartement. Comme sa tête. Comme sa vie.
Un paquet de pâte, l’eau qu’on met à bouillir, la télé qu’on allume. Le bruit de fond qui rassure, le robinet qui fuit et qui agace… Les mêmes pas, au même endroit, aux mêmes moments. Les mêmes gestes, dénués de sens. Et pas un mot à prononcer. A personne.
Sur la petite table du salon, une photo qui traine. Une fillette tend la main vers le ciel, sans doute pour attraper un quelconque insecte. Le ciel est bleu, la prise est idyllique, trop belle pour être réelle. Un peu comme un flash, sur un instant de bonheur trop vite effacé. Pas la peine d’ouvrir ces foutus volets, ils protègent au moins du bruit de la rue.
Mathéo s’affala dans le canapé, le bol de coquillettes au beurre bien calé entre ces jambes. Il repensa à sa journée, à sa jolie rencontre avec cette fille. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Julie ? « T’es vraiment un gros débile, tu croises une fille magnifique et tu ne retiens même pas son prénom ! ». Il extirpa péniblement la serviette en papier de son jean trop serré.
-    Il faudra que je pense à faire du shopping un de ces quatre ! dit-il tout haut comme pour palier l’angoisse qui le prenait subitement.
Il manipula nerveusement son téléphone, tapa les premiers chiffres, effaça, recommença l’opération à maintes reprises. Finalement il abandonna. A quoi bon, cette fille là devait sans doute rejoindre son fiancé, sans doute un musicien bellâtre qui ne séduit que parce qu’il est bon au piano ou une guitare entre les mains. D’un autre côté, il avait aimé la musique qu’elle lui avait fait écouter. Il essaya de se rappeler de la mélodie, et chanta distraitement l’air.
-    Tu deviens dingue mon pauvre Mathéo !
Pour se ressaisir, il prit son sac, l’ouvrit et en sortit un paquet de copies de ses élèves de CE2, réalisée la semaine avant les vacances scolaires. L’enseignement. Finalement c’était peut-être ça qui l’avait sauvé. Le plaisir de transmettre, de voir cette lumière qui s’allumait parfois dans le regard des enfants. Ce bonheur qu’il avait chaque matin quand il pénétrait dans sa classe et observait les murs couverts des productions de ses élèves. Il aimait son métier, passionnément, sans doute la seule chose qu’il savait aimer finalement. Du haut de ses 25 ans, il était encore jeune dans la profession, aussi il s’était retrouvé dans une école de village, à une heure de train de chez lui. Mais peu lui importait. Ces voyages lui permettaient de préparer sa classe à l’aller, et de décompresser au retour. Parfois, il écrivait. Parfois il lisait. Parfois il observait simplement les autres passagers. Lorsqu’il passait le portail de l’école, il se ressentait toujours cette petite fierté. Son métier l’équilibrait, lui rendait un peu de la raison qu’il perdait au fur et à mesure du temps qui passe.
Il se plongea dans la première rédaction du tas de copies : « à ton tour, écris un conte à la manière de cet auteur ». Chloé avait relativement bien travaillé, la structure était respectée, l’orthographe avait été corrigée au fur et à mesure de la réécriture. Le texte manquait un peu de piment, de magie, mais Mathéo gratifia son travail d’un B+ prometteur. Lorsqu’il commença la lecture de la copie de Maxime, son regard se fixa longuement sur la première phrase : « Les contes de fées n’existent pas ».
-    Tu ne crois pas si bien dire mon bonhomme ! ne put s’empêcher de s’exclamer Mathéo.
Soudain, il se sentit désarmé. Accablé même. Une profonde et terrible tristesse l’envahit, sans crier gare. Il ne put corriger la suite. Il s’allongea sur le canapé, et pleura. Le visage de la fillette sur la photo restait rayonnant, insouciant, à milles lieues d’imaginer le chagrin qui régnait dans la pièce. Puis, doucement, presque imperceptiblement, Mathéo s’endormit, ignorant son téléphone qui clignotait silencieusement, annonçant la venue d’un message.

[...]

lundi 1 avril 2013

Aime moi (6)

Lucie s’éloigna pour rappeler sa sœur. Elle n’osait pas avouer à Antoine que sa réaction était surtout due au fait qu’elle espérait découvrir qui était son mystérieux interlocuteur. Quel intérêt peut-on bien trouver à appeler quelqu’un sans dire un mot ? Entendre le son de sa voix ? Elle n’avait aucun prétendant susceptible de commettre une telle absurdité. A part Antoine bien sûr ! Elle sourit en se faisant cette remarque et composa le numéro de sa petite sœur.
-    Marie ? C’est Lucie…
-    Tu pourrais décrocher quand je t’appelle !
-    Excuse-moi… Comment vas-tu ?
-  Plutôt bien, écoute, je n’ai pas beaucoup de temps, mais j’ai quelque chose de très important à t’annoncer.
-    Tu es enceinte ?
-    Tu as fini d’être sarcastique ?
-    Désolée, je me suis levée du pied gauche…

Antoine observait Lucie. Il ne la quittait pas des yeux. Il analysait ses moindres faits et gestes. Il la dévorait du regard. Il savait qu’il fallait qu’il en profite. Dans quelques heures, elle l’embrasserait sur les deux joues, elle lui tirerait la langue et entrerait dans son train avec son sac de voyage rouge. Et l’intégralité de ses affaires. Antoine avait compris qu’elle partait, car il avait vu tout ce qu’elle avait emmené. Il la connaissait par cœur, et elle n’avait pas emmené tous ses livres seulement pour un week-end. Et puis il y avait ce carnet, son carnet de notes qu’elle ne transportait que pour les grandes occasions. Soudain, Antoine remarqua l’agitation de Lucie. Il s’approcha un peu, pour saisir la conversation : « Il t’a demandé quand ? … Vous avez bien réfléchi ? … Je ne peux rien te garantir… Allo ? Je ne t’entends plus… Marie ? »

Lucie raccrocha, et s’assit sur le premier objet à sa portée. Elle regarda Antoine, qui l’interrogeait du regard.
-    Ma sœur se mari…
-    Félicitations !
-    Tu me prends pour une bille ? Elle est plus jeune que moi !
-    Et alors ? Elle fait peut être les choses dans l’ordre elle…
Immédiatement, Antoine regretta ses paroles. La colère de Lucie ne se fit pas attendre. Elle était tellement impulsive. Et tellement belle lorsqu’elle était fâchée… Antoine ne cessa de l’admirer, malgré les remontrances, malgré le déluge de reproches… Qu’importe après tout, elle allait partir, ce serait la fin d’une histoire, la fin d’une petite parenthèse dans sa petite vie bien trop inutile pour avoir un réel sens. Alors oui, qu’elle s’énerve après lui, qu’elle le gronde, qu’elle le réprimande, après tout, cela n’avait aucune importance… Pourvu qu’elle soit là, qu’il puisse la regarder, l’entendre et l’aimer, en silence.

Finalement, Lucie était partie. A l’heure prévue. Dans le train prévu. Elle l’avait longuement embrassé sur le quai de la gare. Elle lui avait tiré la langue. Mais elle n’avait dit mots. Elle ne lui avait pas précisé qu’elle ne reviendrait pas de ce long voyage. Elle n’avait eu le courage de lui dire que cet au revoir ne signifiait qu’un adieu. En rentrant, il trouverait la lettre. En rentrant, il comprendrait, peut-être…

Sur le chemin du retour, Antoine serrait les mains sur son volant si fort qu’il commençait à avoir mal. Qu’importe la douleur physique, puisqu’à présent plus rien n’avait de sens. Elle n’avait pas eu le courage de lui dire « à tout jamais ». Pourquoi l’avait-elle revu ? Elle n’avait répondu à aucune de ses questions, pourtant elle l’avait promis… Des larmes plein les yeux, des pensées plein la tête, lorsqu’il passa la ligne blanche continue, il ne s’en rendit même pas compte… Et lorsque la voiture d’en face le heurta de plein fouet, il ressentit d’abord la douleur, puis son esprit s’apaisa, pour quelques heures, il sombra…

[Fin du chapitre...]

mardi 26 mars 2013

Aime moi (5)

Au petit matin, Lucie fut réveillée en sursaut par son téléphone. Elle constata déçue que la place à côté d’elle était vide, Antoine était sans doute allé déjeuner. Lorsqu’elle parvint à mettre la main sur son mobile, celui-ci cessa immédiatement son vacarme. Elle rappela.
-    Allo ?
A nouveau l’interlocuteur ne répondit pas. Prise d’une soudaine angoisse, elle posa son visage dans le creux de son oreiller. C’était aujourd’hui. Aujourd’hui ou jamais. Depuis le temps qu’elle se préparait pourquoi soudain toute envie avait disparue ? Pourquoi cette peur sournoise qui lui torturait le ventre ?
-    Lucie, ça va ?
Antoine, penché au dessus du lit était déjà habillé. Elle l’admirait et le craignait. Saura-t-il être à la hauteur ? Pourra-t-il déjouer le piège dans lequel elle s’était enfermée ?
-    Lucie, répond-moi, tu pleures ?
Sa voix était tendre, son regard était doux, et elle allait être dure. Dure comme jamais elle n’avait été, si c’était encore possible.
-    Ca va… Il fait beau ?
-    Oui ! On va pouvoir profiter un peu de la piscine si tu veux !
-    Tu n’as donc vraiment pas changé ?
-    Et pourquoi l’aurais-je fait ?
Lucie estima qu’il n’était pas nécessaire de lui répondre. Elle désirait Antoine, Antoine l’artiste, Antoine le sportif, Antoine et ses phrases qui ne servent à rien…
-    Tu viens ?
-    Je vais d’abord m’habiller si tu me le permets…
-    Pardon…
Antoine quitta la pièce, mi déçu mi intrigué. Il n’y avait que Lucie pour être aussi pudique le lendemain d’une nuit d’amour.  Des femmes, il en avait vu d’autres. Il avait touché des corps après le départ de Lucie, il avait tenté de se reconstruire une autre vie… Mais la vie n’était rien sans elle, sans ses jolies boucles brunes qui tombent sur ses épaules, son regard torturé et leur bonheur si simple lorsqu’ils sont ensembles. Il resta quelques temps devant la chambre, et, curieux de ne rien entendre, il poussa légèrement la porte. Il pu distinguer la silhouette de Lucie, nue, penchée sur son sac rouge. Il scruta un peu plus la chambre, et compris alors qu’elle était revenue pour mieux repartir. Il referma précautionneusement la porte, et monta les yeux débordants de larmes dans le salon où il s’écroula sur le canapé.

Lucie boucla son sac, puis s’habilla. Elle souligna ses yeux d’un trait noir puis glissa une enveloppe sous l’oreiller d’Antoine. Elle hésita quelques secondes, retira l’enveloppe, puis la remis. Prise d’une bouffée d’angoisse soudaine, elle se boucha les oreilles et ferma ses yeux. Puis, inspirant profondément, elle se décida à rejoindre Antoine. 

Sur la table du petit déjeuner, il y avait toujours cette étrange cuillère qui tient toute seule dans le pot de confiture, deux sets de table, deux bols et un petit pot de lait à l’ancienne… Antoine l’attendait, il tournait lentement son café.
-    Bien dormi alors ? demande Lucie d’un ton qui se voulait enjoué.
-    On fait aller…
- Où sont tes parents ?
- Partis chercher le pain...
Antoine tripotait nerveusement son morceau de sucre avant de le jeter dans son café.
-    Si je t’avais demandé en mariage, tu m’aurais épousé ? lâcha-t’il.
Lucie manqua de s’étouffer avec sa tartine.
-    Je te demande pardon ?
-    Tu as très bien compris ce que je t’ai dit Lucie.
Antoine scrutait son visage comme s’il espérait trouver les réponses à toutes ses questions. Lucie finit par se sentir gênée par ce soudain silence. Et s’il comprenait avant l’heure ? S’il décidait de l’empêcher de partir ? Et s’il était assez fou pour la suivre dans son aventure ? Alors tous ses plans tomberaient à l’eau, tout ce qu’elle avait construit deviendrait caduc et le tout petit équilibre qu’elle avait mis en place redeviendrait instable.
-    Lucie ?
-    Oui ?
-    Tu ne m’as pas répondu.
-    Tu m’as demandé en mariage ?
-    Non.
-    Alors la question ne se pose pas.
Antoine marqua une pause. Etait-ce le moment ?
-    Je n’aurais donc jamais l’occasion de t’épouser ?
-    Antoine, ça suffit !
Lucie se leva de table, et se dirigea vers la fenêtre. Elle croise les bras, autour de son ventre, si fort qu’on aurait pu croire qu’elle avait froid.
-    Je te demande pardon, dit Antoine en la serrant à la taille.
Il fut parcouru d’un frisson lorsqu’il sentit les mains de Lucie délicatement pousser les siennes. Il ne s’était pas trompé. Elle allait vraiment repartir, sans laisser d’adresse. Son cœur s’emballa, mais il s’interdit tout commentaire. C’était le choix de Lucie. S’il devait souffrir, il souffrirait, pourvu qu’elle soit heureuse.
-    Merde !
Lucie interrompit la torpeur dans laquelle ils étaient tous deux plongés lorsqu’elle entendit son téléphone sonner. Elle couru dans les escaliers pour le récupérer dans la petite chambre, et manqua de s’écrouler sur le paillasson. La sonnerie se tût, et Lucie remonta, le téléphone en main, l’air bougon.
-    Pff, c’est ma sœur…
-    Tu as l’air ravie… Comment va-t-elle ?
-    A vrai dire, je ne sais pas trop…
-    Comment ça ? s’enquit Antoine.
-    Elle est partie vivre dans le sud, il y a deux ans et demi. Je n’ai pas eu beaucoup de nouvelles. Je sais qu’elle fait une école là-bas. Mais je ne pourrai pas te dire laquelle. Je sais aussi que c’est devenu une véritable petite peste prétentieuse et hautaine…
-    Quel magnifique portrait ! Je suis quand même étonné par ce que tu me dis, vous qui étiez si proches !
-    Nous aussi, nous étions très proches Antoine…
Il ne prit pas la peine de répondre. En lui, tout fondait. Son âme dégoulinait. C’était comme si un four à chaleur tournante s’occupait de ses organes les uns après les autres. Tout se détruisait, à petit feu. Il était le plus malheureux des hommes, et pourtant s’interdisait de le montrer à celle qu’il aimait tant. Pourquoi parlait-elle au passé ? Qu’est-ce qui avait changé entre eux ? Pourquoi la vie est elle si désagréable quand on est loin de ceux qu’on aime ?

[A suivre...]

jeudi 21 mars 2013

Aime moi (4)

-    Enfin seuls… dit-elle dans un soupir de soulagement.
-    C’est toi qui voulait venir chez moi… répondit Antoine sur la défensive.
-    Je ne te reproche rien, j’aime beaucoup tes parents tu le sais… Mais ça fait plaisir aussi de se retrouver seule avec toi. Après tout ce temps…
La voix de Lucie s’étrangla. Elle n’osa pas croiser le regard d’Antoine, de peur peut-être d’y trouver des reproches.  Pour couper court à cette angoisse soudaine, Antoine mit un cd de Jean Ferrat dans sa chaîne Hifi, et les premières notes de  Que serais-je sans toi  envahirent la pièce.
-    Tu joues encore ? demanda Lucie comme pour sortir de son silence.
-    Je compose deux fois plus depuis que tu es partie…
-    Alors je m’en vais…
Le sourire aux lèvres, elle fit mine de s’éloigner. Il l’attrapa par les hanches, la souleva et la fit retomber sur le lit. Ils éclatèrent tout deux de rire, et se regardèrent avec toute la tendresse qu’ils se portaient l’un et l’autre.
-    Joue pour moi s’il te plait… lui demanda-t-elle en essuyant les larmes au coin de ses yeux.
-    Bon alors je coupe Ferrat, j’espère qu’il ne m’en voudra pas…
Antoine chercha la télécommande, puis sa guitare. Il s’installa en face de Lucie, en tailleur sur le lit. Il chercha son regard et se plongea dedans. Quelques accords, deux trois arpèges, il se mit à chanter. Lucie ferma les yeux, et se laisser porter par les douces paroles de son ami.
Une petite douleur au fond de mon cœur
Juste là cachée,
Futile mais réelle,
Belle mais inutile,
Secrète…
Une petite douleur au fond de mon cœur,
Pas de larmes, pas de cris,
Juste un sourire qui faiblit,
Mais l’espoir,
Encore…
Une petite douleur au fond de mon cœur,
Une blessure, petite torture,
De l’amour sans doute,
Beaucoup d’amour,
Si fort…
Une petite douleur au fond de mon cœur,
Une absence si grande,
Une attente fidèle,
Un besoin d’elle,
Immense…
Une petite douleur au fond de mon cœur,
Juste là, inutile,
Réelle,
Futile,
Secrète, mais vraie…
La chanson se termina sur un accord mineur. Le silence s’installa entre les deux anciens amants. Alors Lucie décida qu’il était temps.
-    Je sais que j’ai eu tort…
-    Et si on faisait comme si de rien n’était ?
-    Tu es toujours aussi peu courageux Antoine. Et pourtant… Pourtant tu es artiste, tu sais prendre en photo la lumière, tu sais jouer de la musique à merveille, tu es champion de natation… De quoi as-tu peur ? Qu’est-ce qui te pousse encore à rester chez toi à vingt-trois ans ? Pourquoi m’as-tu attendu ?
-    Ca ne t’est jamais venu à l’idée que je puisse t’aimer plus fort que tout ? Que mes passions devant ton amour, c’est de la rigolade ? Que mon seul et unique rêve était de passer ma vie entière avec toi ?
-    On avait 15 ans Antoine…
-    Tu m’as aimé ? Tu m’aimes encore ou pas ?
Le cœur d’Antoine s’affolait. Il ne fallait surtout pas la blesser, elle avait l’air d’un petit ange trop fragile pour ces mots là. Surtout, surtout ne pas se disputer…
-    Quand ma mère est décédée à son tour, j’ai pensé que plus jamais je ne saurais aimer. Alors je suis partie.
-    Et qu’as-tu fais pendant ces trois ans ?
-    Je te promets que tu le sauras.
-    Et pourquoi es-tu revenue ? demande Antoine.
-    Parce qu’il fallait que tu comprennes… répondit Lucie.
Antoine était loin d’être satisfait de ces réponses. Mais à quoi bon insister ? Lucie avait toujours aimé garder une part de mystère, c’était ainsi qu’elle avait su le séduire. Il prit à nouveau la télécommande et ralluma sa chaîne.
-    Voici mes toutes dernières compos au piano. Tu es la première à les entendre…
Les notes de musique envahirent à nouveau la chambre. Allongés l’un en face de l’autre, ils se regardèrent longuement. Puis Antoine déposa un baiser sur les lèvres de Lucie. Comme elle ne bougea pas, il lui glissa à l’oreille quelques mots doux, caressa sa nuque, ses joues… Lucie lui rendit ses caresses, ses baisers… Ils firent l’amour, lumière éteinte, en silence, les visages humides des larmes qui coulaient sans contrôle. Lorsque quelques heures plus tard ils s’endormirent, blottis l’un contre l’autre, Antoine glissa un dernier mot à l’oreille de Lucie : « pourquoi ? ».

[A suivre...]

dimanche 17 mars 2013

Aime moi (3)

Antoine s’excusa. Antoine bredouilla. Antoine manqua de trébucher dans l’escalier en sortant du bâtiment. Parce qu’il la regardait. Elle était tellement belle ! Il se demanda à plusieurs reprises où il avait bien pu dénicher une telle déesse. Il lui prit son sac, d’autorité. Toujours le même, « rouge comme notre amour » disait-elle. Aujourd’hui le sac avait un peu vieillit, un peu déteint.
-    C’est une bonne idée d’avoir fait repousser tes cheveux, tenta-t-il pour briser le silence qui s’installait.
-    Merci… répondit-elle en baissant les yeux.
La conversation ne s’installait pas. Il y avait eu trop de silences, trop de non dits, trop d’attente pour qu’il en soit autrement. Antoine aurait aimé lui dire qu’il ne lui en voulait pas, que ça avait été son choix et qu’il ne la jugeait pas. Mais cette femme qui marchait à ses côtés lui semblait inconnue. Il avait passé son adolescence avec la petite fille, il ne connaissait rien de la femme. Il avait prévu des retrouvailles difficiles et ne s’était pas trompé. Il lui ouvrit la portière de sa vieille 205. Il cru à cet instant voir un sourire sur le visage de sa bien aimée.
-    Pourquoi tu ris ? demanda-t-il, sautant sur l’occasion.
-    Depuis le temps, je la pensais à la casse moi la Juju ! répondit-elle.
-    Je n’ai pas eu cœur à m’en séparer, et vu qu’elle roule plutôt bien…
« Juju », elle s’était rappelé du nom qu’ils avaient donné à la voiture lorsqu’il l’avait achetée. Les dates se bousculaient dans sa tête, et, pendant qu’il conduisait, il tentait de refaire le puzzle de leur histoire.
-    Depuis combien de temps ? demanda-t-il brusquement.
-    De quoi ?
-    Depuis combien de temps nous nous connaissons ?
-    Sept ans, j’avais quinze ans…
Il aurait donné n’importe quoi pour que le silence ne se réinstalle pas entre eux, ne les éloigne pas encore plus…
-    Tiens au fait, 2-0 pour l’Olympique Lyonnais, ajouta-t-il
-    Tu t’intéresses au foot maintenant ?
-    Depuis que je suis entré dans cette voiture pour venir te chercher oui…
-    Tu t’attendais à quoi Antoine ?
-    Peut-être à une explication…
-    Tu l’auras, je te le promets.
Elle l’embrassa sur la joue et il fut tellement surpris qu’il faillit sortir de la route. Ils finirent tout deux le voyage en silence, un silence lourd, gêné, mais qui ne les étonnait plus. Pour Lucie, tout ce passait exactement comme elle l’avait prévu.
-    Je te préviens, ma maman a eu un peu de mal quand je lui ai annoncé que tu venais… dit Antoine en sortant le gros sac rouge du coffre. Dis donc, tu as emmené combien de bouquins ?
-    J’ai pris ce qu’il me fallait, voir un petit peu plus, on ne sait jamais… Quant à ta mère, je m’en doute un peu, et ne t’inquiète pas, je ne lui en voudrais pas !
Elle lui fit un clin d’œil ravageur, et, sous le regard médusé d’Antoine, elle franchit le pas de la porte, et s’annonça en un « bonjour » retentissant. Antoine vit alors sa mère descendre les petites marches qui menaient à l’entrée, embrasser Lucie et l’inviter à monter dans le salon. Il resta longtemps planté là, le gros sac rouge à bout de bras, les regardant disparaître dans la maison. Il eut soudain très envie de pleurer, mais ne sachant pas trop pourquoi, il se ressaisit, et finit par entrer à son tour dans le domicile familiale. Il entendit alors les deux femmes rire, il posa le sac de Lucie devant la porte de sa chambre et s’empressa de les rejoindre. Lorsqu’il pénétra dans la pièce, Lucie lui adressa un regard plein de mélancolie et de tendresse. Il savait qu’elle aurait beaucoup de choses à lui dire, mais en attendant, il allait falloir rester un peu avec les parents, pour rattraper le temps perdu. Son père d’ailleurs arriva, quelques minutes après, dans un vacarme assourdissant. Il avait fait tomber ses clés sur le beau vase de l’entrée qui avait éclaté en milles morceaux. Au lieu de s’énerver, tout le monde avait rit de bon cœur et l’ambiance à la maison rassura peu à peu Antoine. Il eut très envie de remercier sa mère d’avoir tellement pris sur elle pour à nouveau accepter Lucie.
La journée se passa à merveille. Lucie était bavarde, les parents d’Antoine étaient guillerets, ils avaient fait le premier barbecue de l’année, ils étaient tous allés se promener près des étangs où Antoine avait pris de nombreuses photographies. Ils étaient ensuite retournés à la maison, pour regarder un film. Les heures défilaient à une vitesse affolante, et après le dîner, Antoine regarda ses parents d’un air entendu, pris la main de Lucie et l’entraîna dans sa chambre au sous sol. Il s’allongea sur son lit et Lucie le rejoignit, prenant bien soin de garder ses distances.

[A suivre...]

jeudi 14 mars 2013

Aime moi (2)

Après être montée dans son train de justesse, Lucie s’était endormie sur l’épaule d’un passager qui n’avait pas osé la réveiller. Elle finit par émerger, une demi-heure avant son arrivée en gare. Elle s’était morfondue en excuses, et pour lui faire comprendre qu’il ne lui en voulait pas, le passager lui dit qu’elle était très belle. Lucie se sentit rougir, et se contenta de lever les yeux au ciel. Elle mit en marche son baladeur et au bout de quelques minutes, elle se tourna vers son voisin :
-    Vous voulez écouter ? dit-elle en tendant un des écouteurs, si bien qu’il ne pouvait guère refuser.
-    Heu oui qu’est ce que c’est ?
-    Peu importe, ça vous plaira. Moi c’est Lucie, et vous ?
-    Mathéo.
Ils se regardèrent un long moment, se laissant envahir par les notes de guitare et la voix douce et rauque dans leurs oreilles.
-    Qui est-ce ? insista Mathéo.
-    C’est un album écrit par l’homme que j’aime pour la femme qu’il aimait.
-    Vous êtes souvent mystérieuse comme ça ou c’est votre technique de séduction ?
-    Vous aimez ?
-    La musique ou la technique ? A vrai dire, j’aime beaucoup les deux…
-    Tant mieux alors.
A nouveau, le silence s’installa entre les deux compagnons de voyage. Le piano avait remplacé la guitare, et la voix s’était tue, comme pour laisser au contrôleur le temps d’annoncer la prochaine gare.
-    C’est ici que je sors, dit Lucie en rangeant précipitamment ses affaires. Vous permettez ?
Mathéo lui rendit,  non sans regret, son écouteur.
-    Je n’ai même pas ton numéro de téléphone ! tenta-t-il
-    On se tutoie déjà ? A quoi te servirait donc un numéro puisqu’en rentrant ta mère va laver ton jeans avec le petit bout de papier sur lequel je l’aurais écrit, si bien que l’encre aura été effacée et le numéro sera illisible, expliqua Lucie.
-    Aucun risque ma mère est décédée, lâcha Mathéo.
Elle sortit un stylo de son sac à main, gribouilla les chiffres sur un coin de serviette en papier, le déposa rapidement sur la table et s’enfuit presque vers la sortie du train. Elle était arrivée.

Le cœur d’Antoine battait à la chamade. Pourquoi juste aujourd’hui, à cette heure là ? Il frappa du poing contre son volant, mais la colère n’y ferait rien. Il était coincé derrière un tracteur, impossible de doubler. Il était en retard à présent et s’en voulait de ne pas être parti avant. A défaut de pouvoir avancer plus vite, il augmenta le volume de la radio. Aux informations, on annonçait un crash d’avion, un tremblement de terre, un attentat et 2-0 pour l’Olympique Lyonnais.

Déçue, Lucie prit les escalators pour descendre dans la gare. Elle se prit à douter : et s’il ne venait pas ? Il était sans doute en retard. Etait-ce une habitude ? Elle eu beau fouiller dans sa mémoire, impossible de s’en rappeler. Soudain, le téléphone.
-    Allo ? Allo ?
L’interlocuteur avait déjà raccroché. Lucie regarda l’appareil, circonspecte. C’était sans doute Mathéo, qui vérifiait qu’elle lui avait donné le bon numéro et qui l’appelait en anonyme. Elle se demanda ce qui lui avait pris de passer comme ça son numéro de téléphone à un inconnu. Sa dernière phrase ? Sûrement. Et puis, après tout, il lui avait plu avec ses yeux en amande et ses cheveux bouclés. On aurait dit un ange. Ou un petit diable. Peut-être un peu des deux. Et puis, Lucie croisa enfin le regard d’Antoine. Au bout de l’allée qui menait vers le centre de la gare. Il était debout, l’air un peu penaud. « Ne cours pas… » se répéta intérieurement Lucie. Elle l’observa un peu. Il avait l’air plus vieux, plus mûr. La barbe qu’il laissait apparemment pousser lui donnait un air sérieux et espiègle à la fois. Ses yeux n’avaient pas changé. D’un bleu profond, tirés vers le bas. Ils lui donnaient toujours un regard triste. Il avait, comme à son habitude, protégé ses mains par des gants. Un musicien maniaque, mais précautionneux. Comme elle aimait ses mains ! Elle eu soudain envie de le toucher, de l’embrasser, de l’aimer comme avant. De se sentir protégée, de se lover tout contre son torse. Elle eu envie de le prendre dans ses bras. Mais lorsqu’elle parvint à lui, elle l’embrassa sur les deux joues et lui dit « bonjour ».

[A suivre...]