lundi 26 novembre 2012

Blues...

 Encore un texte écrit il y a quelques temps, retravaillé avec beaucoup d'application depuis...

C'est un moment particulier. L'ambiance n'est plus vraiment à la fête. Les chaises ne sont pas tout à fait bien alignées le long de la table de la salle à manger. Une légère musique résonne encore, là, au fond de la pièce, quelqu'un a oublié d'éteindre la chaîne.

Le temps semble s'être figé. Rien ne bouge. La trotteuse avance au ralenti. Les peluches posées sur l'étagère n'ont plus de vie, plus d'âme. D'ailleurs, il y en a une qui est tombée. Dehors, pas un cri, pas une voiture. Les enfants sont rentrés depuis longtemps. Personne ne s'attarde dehors. Le froid engourdit peu à peu les murs de l'appartement.

Dans la cuisine, quelques miettes de pain sur la table. Des sandwichs faits rapidement, pas le courage de cuisiner. La vaisselle jetée dans l'évier, un morceau d’aluminium qui traîne. Même le chat tourne en rond, comme si lui-même ne savait plus trop où aller.

Dans le salon, quelqu'un tourne des pages. On entend le bruit sec et craquant du papier entre les doigts. C'est le moment de regarder des albums photos, de se perdre dans des souvenirs, dans les "tu te rappelles ?" et les "mais si, souviens toi !".  Comme si la nostalgie d'un passé plus ou moins lointain pouvait nous guérir de l'instant présent.

L'album est vite refermé. Il faut regarder l'heure. S'agacer du tic-tac de l'horloge de la cuisine. Il faut faire la liste de tout ce qu'on n'a pas pu faire. Pas voulu faire. Pas eu le temps.  Il faut faire la liste de tout ce qu'il reste à faire. Comme un sursaut d'angoisse dans ces instants ouatés.

Très vite, le retour de l'attente. Une nouvelle accalmie. Cette attente qui guide nos vies. Cette attente qui nous fait peur, nous terrifie, l'attente qui nous permet d'espérer aussi. L'attente qui nous ronge de l'intérieur, et dont on ne pourrait se passer... Attendre le lendemain, sans savoir de quoi il sera fait.

Le CD est terminé. Le chat a fait tomber une pince à linge, et joue avec, comme pour se donner une contenance. On s'assoit, on se relève. On fait quelques pas. On retourne s'assoir. On allume la télé. On zappe un peu. On souffle. Il faut paraître normal, dans cette atmosphère si étrange. Tout est rangé, nettoyé, vérifié, ordonné, revérifié, classé, astiqué, posé. Prêt. On est prêt, pourtant on a peur de l'affronter.

Dehors, des âmes errantes promènent des chiens, les deux mains dans les poches, le regard au sol. Les quelques piétons de passages ont le regard vide, et le pas morne.  Le monde entier semble perdu dans ses pensées. Quelque chose ne tourne pas rond.

Finalement il faudra se décider, se glisser sous la couette. Le lit semble plus froid, le matelas moins accueillant. Le rideau est de travers, et le chat se love à nos pieds. Il faut régler le réveil, soupirer peut être. Lorsque enfin la lumière s'éteint,  nos yeux sont grands ouverts. Le sommeil ne viendra pas tout de suite. Il faudra d'abord affronter toutes ces pensées, ces inspirations que l'on a seulement dans ces temps là. Il faudra affronter ce spleen qui nous envahit lorsque vient le moment , cette mélancolie qui nous submerge lorsqu'arrive l'instant fatidique. 

Ce blues qui nous rend fous, lorsque vient le dimanche soir...

mercredi 21 novembre 2012

Vieillir...

Un texte écrit il y a quelques temps, sur mon thème de prédilection : le temps qui passe... Relu et corrigé, je décide de la publier ici...

Vieillir. Avant eux. S’en rendre compte. Partir déjà un peu. Avoir peur. Douter. Craindre. Les regarder s’éloigner. Ne pas les retenir. Souffrir.

Vieillir. Penser à ce qu’on a vécu. Parler au passé. Perdre toute conviction. Se laisser aller. Ne plus croire.
Vieillir. Vieillir. Vieillir. Indéniablement. Inexorablement. Sans s’opposer vraiment.

Et puis ouvrir les yeux. En parler à quelqu’un. Rêver de jours meilleurs. Faire de nouveaux projets. Apprendre des bonnes nouvelles. Et y croire à nouveau.

Repartir de plus belle, retrouver l’étincelle, illuminer son regard, y croire, y croire encore…

Vieillir. Parce qu’on ne peut pas l’empêcher. Parce que la vie ne nous laisse pas le choix. Parce que les rides prennent le dessus, parce que le bonheur n’est pas éternel.

Vieillir. Même si l’on résiste, même si l’on existe… Vieillir à contre sens, vieillir contre sa volonté, vieillir sans l’avoir vraiment voulu, vieillir et se savoir aimé…

Vieillir, mourir un peu déjà.

Le temps qui passe. Toutes ses horloges qu’on voudrait arrêter. Et la trotteuse qui court après les autres aiguilles.

Vieillir. Le jeu éternel des années qui passent. Les bougies, les anniversaires, les Noël qu’on ne compte plus sur les doigts de sa main…

Vieillir, ou la complainte de la solitude.

Vieillir, ça commence quand ?

jeudi 15 novembre 2012

Soixante ans...

Lorsque j'aurai soixante ans, disait le petit garçon, j'aurai une grande voiture, une rouge, comme celle de mon papa. Je serai grand, et fort, et je pourrai enfin casser la figure à tous ces autres qui m'embêtent ! Je serai pilote de chasse, ou alors musicien, ou alors les deux. Pilote de chasse-musicien, c'est chouette comme métier non ? J'aurai une belle maison, ou alors un château fort. Oui, je serai chevalier, et puis j'aurai plusieurs princesses qui seront amoureuses de moi... Ou alors je me marierai avec maman.

Moi, quand j'aurai soixante ans, clamait l'adolescent, j'aurai une belle barbe brune, et j'irai voir des concerts de rock. Je m'habillerai comme je veux, et personne ne me dira ce que je dois faire. Je serai riche, peut-être joueur de foot, ou alors comédien. Acteur, dans les grands films. J'aurai une villa, sur la Côte d'Azur, et une belle femme, qui ressemblera un peu à Elisa, que j'ai croisé dans le bus tout à l'heure... Et puis, ce qui est sûr, c'est que j'aurai un scooter ! 

Quand j'aurai soixante ans, pensait le jeune père, qui sait je serai peut-être à la retraite, les enfants seront grands. Avec un peu de chance, il en restera un avec nous. J'aurai une maison, une grande, à la campagne, avec un jardin. Des légumes toute l'année, et une immense cuisine équipée ! Les enfants viendront nous voir, peut-être avec leurs maris ou épouses, et je voyagerai. Bien sûr qu'elle sera encore là, elle, la mère de mes enfants, et la femme de ma vie. 

Aujourd'hui, j'ai soixante ans, pensa le jeune grand-père. Qu'ai-je fait de ma vie ? Je ne suis pas pilote de chasse, je ne me suis pas marié avec ma mère. Je n'ai pas de grande villa, et je ne suis pas devenu acteur. Je n'aime pas tellement les voyages, et je n'ai jamais eu de scooter. Mes enfants ne sont plus à la maison. Ma voiture est blanche, et je chante plutôt faux. Pas de princesse, pas de château, pas de Côte d'Azur, pas de corps d'athlète... 

Et pourtant... Pourtant les cris de mes petits enfants remplissent mes yeux de larmes, la réussite de mes enfants gonfle mon coeur de fierté... Pourtant je suis le plus heureux de hommes, et je ne pense pas avoir trahi le petit garçon que j'étais...

Aujourd'hui, j'ai soixante ans, pensa le jeune grand-père. Et aujourd'hui sera un bien beau jour, comme tous les autres à venir !

Parce que ça n'arrive pas tous les jours, je lui souhaite un bon anniversaire !

mardi 13 novembre 2012

Le cours de natation

C'est mardi, fin du cours de natation. L'entraînement a été rude, mais bienfaiteur. Beaucoup de longueurs, de nouvelles techniques, et puis quelques discussions, avec nos partenaires de galères. On n'avait pas envie d'y aller, il faisait froid dehors, on était fatigué, et puis finalement, on n'a plus vraiment envie de sortir... 

Quelques brasses, juste pour le plaisir de sentir l'eau caresser la peau, une dernière fois avant la semaine prochaine. La respiration reprend peu à peu son rythme normal, les lignes d'eau sont enlevées, il est temps de partir. Je regarde les derniers nageurs quitter le bassin, j'attends quelques secondes, et à mon tour je rejoins les vestiaires. 

C'est un peu surnaturel, la piscine, le soir. Je prend ma douche, il n'y a déjà plus personne. Je me prends à imaginer qu'ils vont m'oublier, m'enfermer dans ce lieu mystique, et que je n'aurai d'autre choix que de retourner nager, encore et encore, pour oublier la solitude, et lutter contre la peur. 

Au niveau des casiers, on entend déjà plus de bruits. Certains se parlent de cabines à cabines. On imagine qu'ils ont du mal comme nous, à enfiler leur pantalon. La serviette au sol, les pieds nus dessus, les cheveux mouillés qui dégoulinent tout le long du dos, la chaussette qui tombe par terre, au moment de la mettre... On se sent à nouveau empoté, comme quand nos mamans nous grondaient car nous n'allions pas assez vite pour nous rhabiller.

Une étrange satisfaction règne dans l'air lorsqu'une fois vêtue de la tête aux pieds, je sors du vestiaire, mon sac et ma veste sous le bras, et le peigne dans la main. Un dernier passage sous le sèche cheveux, et voici enfin le moment tant attendu. 

Celui où l'on pousse la porte. On a dit bonsoir. Certains ont répondu. Et puis, je me retrouve seule. Dans la nuit. Le froid qui engourdit mes pensées pénètre sous ma veste. Je repense au bonnet, qu'il fallait absolument mettre quand on sortait de la piscine avec l'école, parce qu'on n'avait jamais le temps de se sécher les cheveux. Alors, je me dis que j'ai de la chance. De la chance d'être là, de vivre ça. De la chance de ne pas avoir été oubliée dans le vestiaire. De la chance de pouvoir bientôt rentrer au chaud. De la chance, surtout, de ressentir tout ça, de la chance, simplement, de pouvoir me dire : "c'est si bon de sortir dans le froid après être allée à la piscine !".

samedi 3 novembre 2012

Défi Ecriture (4)

Thème : Le Prix Nobel

Contexte imposé
: On vous annonce la veille de la distribution des Prix Nobel que vous êtes favori pour gagner un des prix. Vous devez donc concocter un discours de remerciements pour être prêts le jour J.


Forme du texte : Discours de remerciements
On attend dans ce discours de l'émotion, de la surprise... et votre personnage peut être drôle, arrogant, imbu de sa personne ou timide. C'est vous qui décidez. Il s'agit d'être imaginatif! Dans votre discours, la raison pour laquelle vous recevez ce prix doit être assez claire pour que votre lecteur comprenne de quoi il s'agit.

Quel Prix Nobel ? : il en existe plusieurs comme vous le savez. Je vous laisse le choix entre : Prix Nobel de Physique / Littérature / Physiologie et Médecine.
Vous avez donc totalement le droit de vous inventer un personnage qui a trouvé la machine a voyagé dans le temps ou la pilule pour rajeunir de dix ans... ou bien de vous imaginer dans 50 ans gagner le prix Nobel de littérature pour vos textes.

Date où vous devez avoir publié : 10 novembre
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"Mesdames, Messieurs, chers amis, membres de la famille proche ou lointaine, mon amour, et je vais m’arrêter là même si j’ai peur d’en oublier (petit rire),

Il y a 55 ans de cela, ma mère donnait naissance à un petit être fragile, un petit garçon chevelu, dans la camionnette de mon père qui l’emmenait à l’hôpital. Drôle de façon, me direz vous, de commencer une vie, mais drôle de façon je vous répondrai, de commencer un discours…

En réalité, la situation est plutôt drôle. Etrange. Hasardeuse. Peut-être qu’elle gêne, je ne suis pas sourd aux ragots ni aux rumeurs. Je me rappellerai toute ma vie de l’exclamation outrée de ma vieille tante qui pique lorsque je lui ai annoncé la nouvelle.
- Toi ? Un prix Nobel de médecine ? Mais tu n’as jamais rien fait de ta vie !
(Attendre les rires de l’assemblée).

Il y a 55 ans, je poussais donc mon premier cri, dans la camionnette de mon père, qui n’avait rien trouvé de mieux que de mettre les basses à fond comme pour palier l’angoisse grandissante de voir ma mère souiller les fauteuils à l’arrière.
C’est sans doute là, que tout a commencé. Ce n’est certes pas le moment pour régler ses comptes, mais autant vous dire que mon père ne m’a jamais pardonné le coup de la camionnette, ni à ma mère d’ailleurs, et il a disparu sans laisser de trace juste après la prise en charge par les pompiers. Que pense-t-il aujourd’hui de son fils ?

D’ailleurs, que faut-il en penser ? Les temps changent. Le monde change. De nos jours le médicament contre le cancer est efficace, le VIH a disparu de la planète, nous vivons de plus en plus vieux, et en plutôt bonne santé. Du haut de ses 95 ans, ma mère joue toujours aussi bien au tennis, et ses doigts parcourent toujours aussi facilement le grand piano du salon.
Je dois vous avouer quelque chose, je n’y connais rien en médecine. Pas plus en médecine qu’en physiologie, en biologie, ou tous ces autres noms savants qui m’angoissaient et m’obligeaient à sécher les cours au lycée. Lycée que j’ai quitté bien avant le bac.

J’entends d’ici vos exclamations outrées. Vos protestations. Je vois vos visages ahuris. Mais oui, mesdames, messieurs, le Prix Nobel aujourd’hui devient accessible, simplement parce qu’il n’y a plus rien à inventer. Un scandale ? Une hérésie ? Ce sont les titres de Paris Match lorsqu’ils ont pris connaissance de ma nomination. Mais comment cela peut-il vous choquer ?

Vous qui êtes capables d’élire un président d’extrême droite juste parce que votre voisin black est venu dans votre jardin (non sans avoir franchi la barrière de sécurité, les chiens de garde et la caméra de surveillance) pour vous demander du sel… Vous qui vous êtes déjà battus à mort dans un stade de foot parce que les autres ne défendaient pas la même équipe… Vous qui assistez à ces combats ultra violents entre les hommes et les robots en attendant avec jouissance la mise à mort de l’un ou de l’autre… Vous qui avez reculé sur l’avortement sous prétexte que la vie est un cadeau alors que vous êtes fascinés par le sordide et le trash. Vous les hommes, l’humanité entière, qui passez vos journées collés aux écrans, les doigts rivés sur la souris, et les yeux révulsés d’avoir trop vécu dans le virtuel… Vous les hommes, l’humanité entière et la bêtise grandissante de notre espèce…

Alors oui, je vous le demande, comment cela peut-il vous choquer ? Je suis le produit de votre idiotie, le résultat de votre manque de jugeote. Le jury ne vaut pas mieux que vous. Qui leur a soufflé à l’oreille un jour qu’un grand DJ pourrait recevoir la prix Nobel de Médecine ? Ce qui est sûr, c’est que je répondais à leur attente, et à leur problème. Il n’y a eu aucune grande découverte cette année. L’humanité s’est endormie sur ses lauriers. Ils m’ont cru capable de faire un faux discours, sur le fait que la musique adoucit les mœurs, rassemble, guérit…

Mais je ne sais pas mentir moi, ma musique, c’est bêtement mon gagne pain, et vous, tous aussi cons que vous êtes, vous vous rassemblez devant mes tables de mix pour danser en secouant la tête, et vous sortirez de la en disant : « ah, cet homme, c’est un véritable guérisseur ! ».

Ne vous plaignez pas, ne vous offusquez pas. Je suis le résultat de ce que vous avez toujours dit à voix haute. La musique adoucit peut-être les mœurs, mais une chose est sûre, c’est qu’elle ne rend pas toujours intelligent !

A bon entendeur… "

- Alors, tu en penses quoi ?
- Si tu dis ça, ils vont te tuer…
- J’y compte bien, mon amour, j’y compte bien…

lundi 29 octobre 2012

Nouvelle Prix Don Quichotte

Cette année, j'ai participé à mon premier concours de nouvelles. N'ayant pas été retenue, voici le texte que j'avais envoyé, sur le thème : "dix". 
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Ce jour là, j’avais claqué la porte de l’appartement, en oubliant mes clés à l’intérieur. Mais je ne m’en étais pas rendu compte immédiatement, trop pressé, trop heureux, trop anxieux. Je suis de ces hommes à qui la nature a oublié de confier un peu de sens pratique : sortir avec un grand sac pour faire les courses, ranger méthodiquement les bagages dans le coffre de la voiture avant de partir en vacances, vérifier qu’on a tout le matériel avant de se lancer dans des grands travaux un dimanche… Et surtout, surtout, sortir avec ses clés en main lorsqu’on a une porte qui se verrouille de l’extérieur.
J’avais couru jusqu’à la voiture, et c’est seulement quand il a fallu ouvrir les portes que j’ai compris mon erreur. Mon cœur a fait un bond. Mon sang n’a fait qu’un tour. Pas ça. Pas aujourd’hui. Pas maintenant ! Il faut dire que j’étais en plein rangement.  Nous avions fait une petite soirée avec Antoine. Antoine, c’est mon meilleur ami. Celui à qui on peut tout dire. Tout confier. Sans la moindre hésitation. Celui qui est un peu votre ange gardien en quelque sorte. Et pour un maladroit comme moi, c’était tout simplement ma source d’inspiration dans la vie. Le match de rugby avait eu raison de mon appartement, et lorsque le téléphone a sonné à 10h00, j’étais à peine en train de mettre les bouteilles de bières dans la caisse sur le petit balcon. J’avais immédiatement sauté sur mon sac, laissant tout en l’état, peut-être même la porte du balcon ouverte, vérifié que j’avais les papiers de la voiture et claqué la porte de l’appartement. Mais les clés, elles, trônaient sur le petit meuble de l’entrée, et je n’avais aucun moyen de retourner à l’intérieur.
L’espace d’un instant, j’avais envisagé de multiples possibilités : escalader jusqu’au troisième étage, trop dangereux, enfoncer la porte, difficile quand elle est blindée, crocheter la serrure, mais je ne connais pas la technique… J’avais finalement opté pour une quatrième solution : m’asseoir sur un rocher et pleurer un bon coup. J’étais minable, j’avais peur… Mon esprit ne parvenait pas à organiser mes pensées, et seules les idées les plus absurdes me venaient en tête. Dix bonnes minutes plus tard, j’ai enfin réalisé que j’avais mon téléphone portable. J’étais donc en mesure d’appeler un serrurier. Peu après avoir raccroché, je m’étais rendu compte que j’aurais mieux fait d’appeler un taxi. Trop tard. Il fallait attendre. Sans doute vingt minutes. Peut-être plus. Sans compter le temps de l’intervention. Mes battements cardiaques accélérèrent encore, et je me demandai quelle était la pulsation maximum avant l’arrêt total du cœur.
C’était long. Trop long. J’avais eu le temps de penser. De me souvenir. Assez de temps pour me remémorer la rencontre avec ma femme, Sarah. Pourquoi à cet instant ? Peut-être le chant d’un oiseau, ou simplement une odeur. Les souvenirs arrivent parfois sans prévenir, un peu comme des claques, lorsqu’on est enfant. J’aimais Sarah. Depuis le début. Un amour sans concession, sans bavardage. Un amour vrai et franc, celui d’un homme simple, nature, parfois étourdi. Moi. Notre rencontre était le fruit d’une de mes nombreuses maladresses. A l’époque, je cherchais à séduire une femme de mon service, que je n’intéressais pas du tout, et je lui avais envoyé un mail sur sa boîte au travail, pour l’inviter à boire un verre. Au moment d’expédier, j’avais fait tourner la molette de la souris, ce qui avait changé l’adresse du destinataire, et c’est finalement ma chef qui avait reçu le courrier. J’avais immédiatement rédigé un mot d’excuse, en espérant de tout mon cœur que cela ne me porterait pas préjudice. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque le lendemain, j’ai découvert, entre deux mails me proposant d’élargir mon pénis, une réponse positive de ma chef, Sarah Foucher, pour l’invitation à boire un verre le soir même. J’avais longuement hésité, et c’est finalement Antoine qui avait insisté. Ce soir là j’avais donc franchi à la fois la marche du Penseur, le bar le plus proche de chez moi, mais aussi la marche de mon destin. Elle m’attendait, au fond, à une table, avec un petit sourire en coin. Sarah Foucher, mon patron, en rendez-vous galant. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’immédiatement la tutoyer. Deux ans après, nous étions mariés.
La chaleur de ce dix juin se faisait étouffante, et je m’impatientais, lamentablement sur mon  rocher, à côté de ma voiture. Mes ongles étaient déjà rongés jusqu’au sang. Je voyais les aiguilles de ma montre qui tournaient à une vitesse folle. C’est alors qu’elle m’était apparue, dans un bruit affreux de carrosserie rouillée, un peu comme le Messie : la camionnette du serrurier.
-    Bonjour Monsieur Nouvier, vous allez bien, Dites donc, ne serait-ce pas la dixième fois qu’on se voit cette année ? Ca se fête non ?
Je ne suis pas certain d’avoir vraiment été aimable. Je me rappelle l’avoir supplié, à genoux, me tenant à la portière de son tas de taule. Il devait m’emmener à l’hôpital, le plus rapidement possible. Etaient-ce les larmes que j’avais dans les yeux ? L’excitation due à l’enjeu ? Il m’avait fait monter, sans un mot, et avait démarré en trombe, alors qu’assis sur la place du mort, je souriais bêtement au fond de mon siège.
-    Vous l’avez appelé finalement mon collègue plombier ?
Je ne sais pas pourquoi, même s’il est vrai qu’on commence à bien se connaître lui et moi, il faut toujours que mon serrurier entame la conversation. Sur des sujets de surcroît pas toujours passionnants. J’ai repensé à Sarah. Lorsque nous avions emménagé dans ce petit appartement, notre bonheur était parfait à mes yeux. Et malgré son air souvent mélancolique, elle semblait heureuse elle aussi. Mais une chose l’agaçait, profondément. Le robinet de la cuisine. Il fuyait. On ne pouvait jamais le fermer complètement. Il faisait un goutte-à-goutte incessant. Qui marquait les secondes. En fait, ce n’était pas le robinet qui énervait vraiment Sarah. C’était le temps qui passe. Le temps qui passe et sa folie meurtrière. Ce temps qui passe et qui nous prive de nos amis, de nos parents… Ce temps qui passe et qui éloigne, ce temps qui passe et qui angoisse… Sarah aimait tout au monde. Tout. Sauf ce temps, et les secondes immuables, marquées par les gouttelettes d’eau au fond de l’évier.
-    Non, il faudra que j’y pense…
J’avais dû décourager le pauvre homme, et celui-ci s’était finalement concentré sur sa conduite, veillant à enfreindre un nombre incalculable de règles du code de la route pour arriver au plus vite. Nous étions finalement arrivés devant l’entrée des urgences, et j’avais quasiment sauté de la camionnette en marche, avant de courir à l’intérieur, le « bonne chance » du serrurier résonnant à peine dans mes oreilles.
 C’est alors que je fus pris par la soif. Une envie de boire, subitement. Pas d’alcool, non, mon esprit devait rester suffisamment clair, autant qu’il le pouvait encore en tous cas. Mais juste un peu d’eau. Avec un fond de sirop de citron vert. Pour me désaltérer. J’avais repensé au Penseur, et nos nombreuses soirées entre amis. Le bar était un peu devenu notre QG. Nous passions de très agréables moments, à regarder les jeunes groupes s’époumoner dans les micros, sans que personne ne les écoute vraiment. Il me fallait de l’eau, et vite. Les couloirs étaient déserts, loin de l’agitation habituelle des urgences. Etait-ce du à la météo clémente ? A l’heure ? Le temps d’un instant, j’avais été pris d’un affreux doute : étais-je vraiment dans le bon centre hospitalier ? Et d’ailleurs, m’avait-on vraiment déposé à l’hôpital ? Au hasard d’un couloir, j’avais trouvé une fontaine à eau, et pris deux minutes pour étancher cette terrible soif. Le gobelet en plastique à peine jeté, j’avais repris ma course effrénée dans le dédale des couloirs de l’hôpital.
Qu’allais-je trouver en poussant la porte ? De la souffrance ? De la peur ? Je n’avais jamais aimé les hôpitaux. L’odeur, les piqûres, le personnel habillé en blanc, les cris, le sang parfois. Tout petit, je m’étais ouvert le menton en cherchant des coccinelles dans un arbre. Ce n’était pas très beau à voir, et mes parents m’avait conduit rapidement aux urgences. Evidement, il fallait recoudre, et j’avais dû patienter dans une petite pièce, avec d’autres enfants accompagnés de leurs parents, en attendant que les médecins traitent les urgences plus graves. Je me souviens parfaitement de cette attente, elle avait été un véritable enfer. Face à moi, un autre petit garçon du même âge me regardait, les bras croisés, les sourcils froncés. Il semblait déterminé. Moi, je pleurais. Lui serrait les dents. Pourtant, sur son front, une énorme bosse bleue avait poussé, comme un gros champignon sur le tronc d’un arbre. Cela devait faire vraiment mal. J’étais terriblement impressionné, et j’en avais fait des cauchemars plusieurs nuits après cette mésaventure. Le garçon était finalement venu me voir, les deux mains sur les hanches. Il était plus costaud, et légèrement plus grands que moi.
-    On joue ? avait-il demandé en indiquant d’un mouvement de tête la petite table où trônaient quelques petites voiturettes et un jeu de construction.
Et devant ma non réponse, les sanglots empêchaient toute communication, il m’avait tendu la main, d’un air décidé :
-    Je m’appelle Antoine, et toi ?

J’avais couru. Longtemps. Sans doute trop. Jamais les couloirs de l’hôpital, que j’avais pourtant tellement parcourus, ne m’avait parus si sinueux. J’avais passé la porte du service à toute vitesse, fonçant directement dans les bras d’une infirmière, qui m’aurait sans doute administré un calmant si je ne lui avais pas expliqué la situation, le souffle court. Après lui avoir donné quelques renseignements plus détaillés, elle s’était enfin mise en marche, et m’avait amené, d’un pas pressé, devant une porte, numéro 10. Lorsque je l’ai ouverte, et que j’ai entendu des cris, j’ai tout de suite compris. Des larmes ont envahi mes yeux. Mes mains tremblaient, mon corps tout entier était devenu lourd. Lourd de chagrin et de culpabilité.

Mes yeux s’étaient d’abord arrêtés sur la perfusion. Au bout du tuyau, j’y avais trouvé la main de ma femme. En remontant le long du bras vers son visage, j’y avais vu son sourire fatigué, et sa petite moue, comme pour dédramatiser la situation. J’étais alors redescendu, le long de ses doigts que j’aimais tant caresser. J’y ai trouvé ma nouvelle raison de vivre. J’y ai retrouvé la force de combattre et de m’en remettre un jour. Oui, j’avais manqué la naissance de ma première fille, mais Sarah avait mis au monde sans moi une petite princesse qui bouleverserait nos vies à jamais. Elle avait cru bon d’ajouter, avec ses yeux plein de tendresse et de malice :
-    Tu as dix minutes de retard, papa…

jeudi 18 octobre 2012

Sortie à la plage...

Ils avaient quand même souhaité descendre. Dès le matin déjà, c’était l’effervescence. Tout le monde s’affairait, les discussions allaient bon train. Fallait-il prévoir du thé ? Du café ? Avait-on pensé au fromage ? Qui portera la glacière jusqu’à la voiture ? Les gosses jouaient dans une chambre, discrètement, comme pour éviter d’ajouter du bruit à l’agitation ambiante. Ca sonnait à la porte toutes les deux minutes, entre les oncles, les tantes, les amis… Chacun avait une phrase à placer, son grain de sel à ajouter.

Moi, je les avais prévenus. Je leur avais dit qu’il allait pleuvoir, que ma hanche ne me trahit jamais. Ils n’avaient rien voulu savoir. C’est vrai, c’est plutôt rare d’arriver à se réunir par les temps qui courent. J’ai l’impression que c’était plus simple avant. Aujourd’hui, il faut confirmer par email, reconfirmer avec le téléphone portable, on est même autorisé à annuler au dernier moment à grands coups de sms.

J’étais là, assis sur mon fauteuil, attendant qu’on m’interroge, qu’on me prenne à parti. Mais il y a longtemps que j’appartiens à la grande famille des meubles de cette maison. Je suis tout au plus le vieux grincheux, et pourtant, je ne me plains pas souvent. Mais c’est comme ça, passé un certain âge, on encombre, on est supporté, on fini par être un poids… Et c’est terrible…

La petite Chloé avait quand même couru vers moi, les bras grands ouverts, en lâchant un « papi t’aime » du haut de ses deux ans. J’avoue, ça m’a presque ému. Pour un peu, je dirai que j’étais bouleversé. Mais ça n’a pas duré. La petite a fait tomber une télécommande, les adultes ont sursauté, et j’ai eu droit à un « tu pourrais quand même la surveiller ! ».

Voilà. J’étais assis là, en attendant qu’on se préoccupe de moi. J’ai attendu le signal, il était temps de partir. On m’a aidé à monter dans la voiture. On m’a aidé à mettre ma ceinture. On m’a demandé trois fois si j’étais bien installé. Et puis on était tous descendu à la plage, en cortège digne des plus beaux mariages de mon époque. Je me suis alors pris à rêver de ma femme, de ses belles boucles brunes, de sa mauvaise foi, de son regard perçant et de son sourire, figé à jamais sur les photos souvenirs qui ornent la chambre que j’occupe aujourd’hui.

Quand j’ai ouvert les yeux, nous étions arrivés. Immédiatement, presque inexorablement, je me suis senti apaisé par le bruit de l’océan. Nous marchions lentement, peut être que finalement tout ce petit monde s’était adapté à mon pas de vieillard. J’ai regardé autour de moi. Il y avait du monde, malgré le temps, la jeune fille aux livres, là contre son rocher, un couple d’amoureux et puis cette femme. Elle devait bien avoir mon âge, vu la couleur de ses cheveux. Des jolies lunettes, comme on sait bien les faire aujourd’hui. Des mains ridées, qui bougeaient au rythme de ses lèvres. Elle s’adressait à un ado, qui avait les mêmes yeux qu’elle. Qui sait ce qu’elle pouvait bien lui raconter ?

Nous sommes restés longtemps. Moi sur le fauteuil, à regarder les gamins courir, et me présenter fièrement leurs trouvailles. A part eux, personne ne m’a parlé. Pas un sourire, pas un regard. Ils avaient voulu cette journée sous le signe des retrouvailles. Ainsi, ils m’avaient oublié un peu, comme un fardeau qu’on traîne puis qu’on laisse dans un coin. Nous avions fini par tous repartir, malgré les supplications des enfants, et l’eau avait alors commencé à tomber du ciel…
Enfin bon, moi, je leur avais bien dit qu’il allait pleuvoir…