samedi 28 mai 2016

La petite chaise...

C’est une petite chaise. Tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Un bois plutôt clair, tâché par endroits. Quatre pieds bien solides, qui ont vaincu les années. De vieilles sangles, qui ont l’air plutôt sales, mais difficiles à nettoyer. Et puis une petite tablette, sur le devant, qu’on ne peut pas enlever. Et un boulier. Cinq perles délavées, le long d’une petite barre en métal. 

Une petite chaise, comme il en existe beaucoup. Enfin, plus aujourd’hui. C’est vrai, maintenant les tablettes sont amovibles. Interactives. Bourrées de technologie. Les assises sont réglables, lavables, et d’un prix inestimable. Mais la valeur de cette petite chaise dépasse le prix de toutes les autres. 

Elle en a vu passer des derrières langés. Des premières purées de carottes. Des batailles d’épinards. Les millions de grains de semoule qui tombent de la cuillère. Les crises devant les haricots verts. Les premières glaces, les premières tâches, les coups de fourchette et les éclats de rire…

Elle était rangée là, au fond du garage. Il a fallu la retrouver. La sortir. La dépoussiérer. La retaper. La repeindre. La vernir. La nettoyer. La décaper. Resserrer les vis. Vérifier la stabilité. Gratter les sangles. Se souvenir aussi. Ou s’imaginer. Penser. Réfléchir. Faire un bond dans le temps.
C’est une petite chaise, qui pourrait tout rapporter. La vie de famille nombreuse, l’agitation permanente, les légumes du marché, et le linge que l’on met à sécher. La colère, les injustices, l’arrivée de la télé, les disques de Maxime Le Forestier, et les grandes sœurs qui viennent aider… Les vacances en famille, les visites chez mamie, les bavoirs dégoûtants, et les jouets en bois… Les petits doigts de Dominique, sur les boules du boulier, et ceux de sa fille Bénédicte, quelques années après… Aujourd’hui c’est Antoine qui peut en profiter.

Bien sûr, quand on devient maman, la vie est bouleversée. La vision du monde change, les certitudes sont envolées… Quand on devient maman, on devient une autre. Plus belle peut-être, plus sûre sans doute. Plus prête à affronter la vie, car on l’affronte pour deux, plus apte à protéger des vies, car on protège ce qu’il y a de plus cher à nos yeux… 

Quand on devient maman, on redécouvre la sienne, à travers ces objets magiques, qui explorent le temps, et parcourent les années, sans jamais oublier…



samedi 30 avril 2016

N'brik...

Il avait poussé la porte de sa maison. Doucement. Comme s’il ne fallait réveiller personne. En pleine nuit, il avait pris quelques affaires. Son lecteur Mp3. Un peu d’argent. Une autre paire de chaussure, quelques biscuits, un ours en peluche. Il fallait partir. Maintenant.

Dehors, il ne faisait pas vraiment froid. C’était l’été de toute façon. Il avait quand même pris un gilet. Qui sait vraiment quel temps il fait là où il va. Mais d’ailleurs où va-t-il ? D’un pas pressé, il avait pris la route, en direction de la sortie du village. Le moindre bruit le faisait sursauter. L’éclairage public ne fonctionnait plus depuis longtemps. Heureusement, la lune était pleine, et semblait vouloir le guider. Les battements de son cœur faisaient un bruit assourdissant.

Tremblant d’angoisse, il avait pris le petit sentier qui l’éloignait de la route principale. Quelques buissons, pour se réfugier, au cas-où. Pour se cacher. Depuis tant d’années, il avait fini par ne plus comprendre qui était vraiment l’ennemi. Du haut de ses dix ans, il savait seulement qu’il n’était pas né au bon endroit, au bon moment. Mais il n’en voulait à personne. Ou alors juste à la folie des hommes, peut-être. Mais lui, ne pouvait rien y faire. Rien y changer. Il voulait juste fuir. Le plus loin possible.

Il fallait encore traverser le deuxième village. Etaient-ils aussi passés par là ? Avaient-ils fait de cet endroit un nouveau quartier général ? A cette idée, un frisson glacial lui avait parcouru l’échine. Mais il n’avait pas le choix. Contourner le mettrait terriblement en retard. Il avait pressé le pas, comme pour se mettre au rythme des battements de son cœur.

Le village était désert. Peut-être seulement en apparence. Il restait prudent, attentif au moindre indice, au moindre bruit. Encore la maison de la dame aux épices. Le potier. L’écurie. Ca y est, il quittait ce lieu qui lui semblait hanté. Pourtant, il avait tant joué ici, à faire du vélo, à embêter les vieux assis sur leur banc, sur la petite place du village. A faire des batailles dans la fontaine. A rire, comme des enfants. Mais ici, et maintenant, on n’avait plus vraiment le droit d’être un enfant…

Au loin il avait entendu la mer. Le bruit des vagues. Elle semblait calme, peut-être que la chance avait tourné. Il avait repensé à ces moments passés sur là-bas. A faire des châteaux avec son papa. A aller chercher des coquillages avec sa tante. Il s’était souvenu de ces moments où on pouvait traîner dans le sable, se reposer sur une plage, sans avoir peur du lendemain. Il s’était rappelé d’un «n’brik », glissé par sa maman, au creux de son oreille, un soir de juin, sur une immense serviette. De l’eau avait coulé sur ses joues. D’un geste rageur, il s’était essuyé les yeux. Il avait besoin de toutes ses capacités visuelles pour repérer les passeurs. Là-bas, des ombres s’agitaient, autour d’un radeau de fortune. Il était sauvé…

Il avait poussé la porte de sa maison. Doucement. Laissant derrière lui l’horreur. Le crime. Le sang. Les corps de ses parents, gisants au milieu du salon. Assassinés par ceux qui avaient oublié que sa religion prônait l’amour du prochain.
Il avait poussé la porte de sa maison. Doucement. Comme pour les laisser dormir, paisiblement. Comme ils ne l’avaient plus fait depuis tellement longtemps…

lundi 4 avril 2016

Le chemin des écoliers [Partie 2]

Dans l’appartement. 

C’est dit. Les chats détestent les régimes. Enfin, Aragorn déteste les régimes. Il est pénible. Ultra pénible. Mais tu vas t’enlever de mon ordi oui ? J’essaye tant bien que mal de préparer mes leçons du lendemain, malgré l’énorme masse poilue qui envahi mon clavier d’ordinateur. J’abandonne. Je n’atteins même pas la lettre Q. Tant pis. De toute façon à quoi bon ? Demain je n’aurais pas le temps de faire la grammaire, car la compréhension du texte aura pris plus d’une heure. Comme Laurie n’aura pas ses affaires, nous perdrons un quart d’heure à expliquer comment faire lorsqu’on manque de matériel. Et puis on changera à nouveau de place, parce que ça bavarde trop, et que ce serait vraiment trop simple de les laisser toujours au même endroit pour mémoriser les prénoms… Je n’avais jamais remarqué à quel point j’étais blasée en fait. 

Pour mettre à profit mon temps libre forcé, j’envisage de ranger l’armoire du couloir. En ouvrant le premier battant de porte, une chose informe et beige me tombe dessus. Oh, mon chapeau de soleil ! Quelques grains de sable accompagnent sa chute. Il est loin le temps des longues marches sur les plages, au petit matin. Mon petit mobil-home dans le camping de Kernovan. Les roses trémières. Les parties de pétanques. Les longueurs à la piscine, juste avant le plateau de fruits de mer. La mer me manque. Ma mère aussi d’ailleurs. Mais il est trop tard pour un coup de fil. Et je n’ai plus aucune envie de ranger. Le cœur un peu gros, je rejoins mon grand lit vide, mes horribles draps aux motifs de célibataire et je plonge dans un sommeil peuplé de petits monstres aux stylos verts.


                                                                           2

Paul n’a jamais aimé l’Alsace. Culinairement parlant déjà. La choucroute : quelle hérésie ! Le baeckeoffe : une abominable mixture au goût trop prononcé de mouton. Et puis la météo. Un ciel gris les trois quarts de l’année, de la pluie le reste du temps… Et puis, malgré la diversité des paysages, il déteste plus que tout le manque de diversité de certaines mentalités. 

Alors, lorsque son patron lui a proposé une opportunité de carrière à ne pas manquer, Paul était à mille lieues d’imaginer que son destin le guiderait dans la région de France qu’il aime le moins. Lorsqu’il a entendu le mot « Strasbourg », il a pensé à son collègue Denis qui devenait papa pour la quatrième fois, à Chantal et sa maman gravement malade, il a regardé sa vie à lui, et il s’est dit qu’il ne pouvait pas leur faire ça. C’était à lui de partir pour cette mission d’un an dans l’est, aversion pour les knacks ou pas. 

-    Vous verrez, mon cher Paul, vous ne le regretterez pas ! 

Mais assis dans le train qui l’arrachait à sa Savoie natale, devant son sandwich triangle jambon-plastique-beurre, il regrettait déjà. 

[A suivre]

dimanche 3 avril 2016

Le chemin des écoliers [Partie 1]

Dans le bureau. 

Dernière soirée. J’éteins mon ordinateur. Déjà vingt-deux heures. J’avoue, je n’ai pas très envie. Pas motivée à retourner dans le bruit. L’agitation. Les collègues qui râlent. Pas vraiment impatiente, malgré l’odeur des cahiers neufs, et du parquet ciré.

Je crois que je n’aurais jamais dû être prof. Je ne suis pas faite pour ça. Oui, j’aime le contact avec les enfants, j’aime transmettre. Mais je déteste les réunions. Travailler à la maison. Bosser en équipe. Ou alors il faudrait que j’aille travailler en classe unique, dans une petite école au fin fond de la campagne. Ca signifierait quitter la ville. Plutôt mourir.

Dernière soirée. Demain j’y retourne. C’était bien les vacances. La Bretagne, ses plages de galets, ses côtes rocheuses. J’ai pris des photos pour ma séance de géographie. En fait on ne s’arrête jamais. C’est ça qui m’insupporte je crois. Impossible de laisser des dossiers à l’école. On transporte tout, dans son sac, dans sa tête, on est surchargé, en permanence.

Du haut de ma chaise de bureau, j’observe Aragorn. Lové en boule sur la petite table basse du bureau, il n’a pas l’air très compatissant. Il ouvre un œil, me regarde d’un air de dire : « Allez Lucie, ce n’est pas ta première rentrée ! ». Il a raison, bien sûr, et ça m’énerve encore plus. Il est vraiment énorme, endormi comme ça. Je crois que je vais le mettre au régime…


Dans la chambre à coucher. 


Je me demande pourquoi j’ai acheté ces nouveaux draps. Ils sont laids. Vraiment. Et puis pourquoi j’avais besoin de nouveaux draps aussi. Personne pour venir les admirer. Personne pour venir les réchauffer. Des hommes, j’en ai croisé beaucoup bien sûr. Mais ça s’est toujours terminé sur le canapé. Au salon. Même pas prendre la peine de visiter. Dés fois qu’on pourrait s’attacher. Réveil programmé à sept heures trente. De toute façon, je ne prends pas de petit-déjeuner. Demain, c’est la pré-rentrée. Je soupire. J’éteins.


En salle des maîtres, le lendemain. 

-    Salut ! Tu es encore toute bronzée ! Allez on se fait la bise !

Au moins une fois durant l’année scolaire. Non pardon, je suis médisante, on s’embrasse pour la nouvelle année aussi. Bref. Je suis contente de retrouver certaines têtes. D’autres un peu moins. De toute façon me laisse-t-on vraiment le choix ?

Ca râle déjà, pour la photocopieuse qui n’est pas assez rapide. Pour les travaux qui ne sont pas terminés. Pour Kévin qui a encore été changé de classe. « Tu ne te rends pas compte, j’avais fait toutes mes étiquettes moi ! ». Mais au fond, une certaine bonne humeur règne dans la minuscule salle qui nous sert de QG. La grande table pour poser nos douze derrières lors des conseils des maîtres, ou pour ceux qui restent à midi. Le micro-onde unique (et propre en ce jour de rentrée). L’évier. Le meuble avec le massicot.

Je jette rapidement un coup d’œil à mon téléphone portable. Deux nouveaux messages. Ma mère bien sûr. Qui ne raterait ma rentrée pour rien au monde. Même en allant s’installer avec mon père à mille kilomètres de là. Et ma meilleure amie. Julie. Et pourtant elle, elle n’est pas prof. De toute façon je n’ai aucun ami prof. Il n’y a pas pire qu’un prof. Pas plus insupportable. Pas plus énervant. Au boulot d’accord, je ne peux pas vraiment faire autrement. Mais en dehors… Beurk !


En classe. 

-    Plus tard, je voudrais être astrophysicien.

Grande première de ma courte carrière. Enfin courte. Huit ans ce n’est pas si mal. Bref. Grande première. Un enfant qui a une grande ambition. Autre que pompier ou princesse. Et qui connaît un mot dépassant trois syllabes à l’entrée au CE2. Je décide donc de creuser.

-    Quelle bonne idée ! Peux-tu expliquer aux autres enfants de la classe en quoi ça consiste ?
-    Eh bien, c’est comme mon papa. Il est dans le magasin, il trie les commandes, et les range au bon endroit.
-    …

Oui alors ça, mon bonhomme, c’est magasinier. L’année scolaire va être longue. Je soupire. Mais je décide de ne pas lui casser son rêve. Pour couper court à la conversation, je les lance sur un petit défi de calcul. Ils sortent leur ardoise, pour ceux qui ont déjà leur matériel, pour les autres, je règle l’affaire au cas par cas.

-    Prend ton cahier d’essais.
-    Je n’en ai pas.
-    Qu’est-ce que tu as alors ?
-    Une trousse.
-    C’est bien. Et pour écrire ?
-    Un stylo.
-    Oui mais pour écrire dessus ?
-    Rien.
-    Ah.

Je sors des feuilles. Ca y est. Ils sont tous au travail. Je profite de ces quelques minutes de calme pour les observer. Il y a la petite Eva. Timide. Mais j’ai déjà repéré la petite lumière dans son regard. Elle n’aura pas beaucoup besoin de moi cette année. Mais promis, je l’aiderai au moins à s’épanouir. Il y a Maël. Et ses petits yeux en amande. A croquer ce bonhomme. Son pantalon est trop court et ses chaussettes dépareillées. A surveiller de près. Il y a le petit nouveau aussi. Stéphane. Une tête de voyou. Mais il y a bien longtemps que j’ai arrêté de juger les enfants. Après tout, ils sont juste l’image que les parents veulent bien nous montrer. Des petits personnages des romans de leurs familles. Mais au fond d’eux, ils savent aussi nous dire qui ils sont. Il suffit de les mettre en valeur.

-    Maîtreeeeesse, on fait quoi quand on a fini ?

Ah oui. Ca ne m’avait pas spécialement manqué ça non plus…





[A suivre...]

samedi 1 août 2015

Vingt-trois heures trente, sur l’A6.


-    Ça se calme un peu apparemment. Le fameux « chassé-croisé » de l’été, comme ils disent. Moins de clients. Moins de bruits. Moins d’énervement aussi. J’aime bien bosser de nuit moi. Y’en a qui disent qu’ils ne pourraient pas. Moi, ça ne me gêne vraiment pas. Au contraire. 

Tu vois ce que j’aime, c’est l’odeur du café. Ce café de machine, un peu dégueulasse que les gars viennent prendre en pleine nuit dans l’espoir d’ingurgiter un semblant de caféine. Ouais, cette odeur-là, un peu âcre mais tellement réconfortante. J’me demande si c’est pas c’t’odeur qui me fait continuer en fait. 

J’étais là, à mon comptoir. J’venais de facturer le plein d’un motard je crois. Un grand type à l’allure fort sympathique tu vois, genre cheveux longs, tatouages mais pas méchant pour deux sous. Un mec bien, forcément. Bref. Elle est entrée. Enfin pas vraiment tout de suite. Elle a failli pousser la porte et elle a fait demi-tour. Mais moi j’ai bien vu ses longs cheveux bruns ondulés, et ses courbes si parfaites. Je l’aurais repérée entre milles, j’te jure. 

J’ai cru qu’elle était repartie parce qu’elle m’avait vu. Mais elle est revenue, avec un tout petit bébé dans les bras. Un petit machin qui hurle, enfin celui-là il pleurait pas, mais il était si petit qu’il avait peine à bouger. 

D’abord, elle s’est fait couler un café. Elle a un peu galéré pour trouver la monnaie dans sa poche avec le marmot qu’elle tenait comme un trésor. Ensuite elle s’est assise, elle a bu longuement, le regard dans le vague… Quinze fois elle a amené son petit gobelet à sa bouche. J’ai compté. Puis elle s’est levée, elle a fait un tour dans la boutique. Elle a regardé les sandwichs, le coin peluches, les magazines. Elle a finalement pris un paquet de chewing-gum, et me l’a apporté en caisse. 

Je lui ai dit « bonsoir ». Elle a fait de même. Elle a lâché un petit sourire, mais très vite son air sérieux a repris le dessus. Je lui ai dit le prix. Elle m’a donné l’argent. J’ai encaissé. Elle allait partir. J’ai dit : « c’est pas bien vieux ça, dites donc ! ». Elle a soupiré. Elle semblait agacée. Elle a répondu : « oui, à peine quelques jours ». Alors j’ai enchaîné : « et vous allez où comme ça ? ». Elle a répondu : « dans le sud, je retrouve mes parents, au revoir ». Et puis plus rien.  

Elle m’a pas reconnu, putain ! J’te jure, elle est partie comme ça, comme si j’étais n’importe qui, n’importe quel gérant de station-service. J’ai changé ok, un peu grossi, peut-être j’sais pas, j’me suis rasé la tête aussi, mais bon… On a passé une nuit ensemble. Et quelle nuit ! Une nuit d’amour extraordinaire, magique. Y’a pas de mots en fait. J’avais passé des semaines à la séduire. Je l’avais repérée sur cette terrasse de café, son regard si mélancolique, la cigarette à la main. J’y ai passé des heures, elle revenait tous les jours, mais elle m’a ignoré des semaines ! Et puis un jour, elle  a daigné me regarder. A la terrasse du café, je me rappelle elle avait dit : « d’accord mais juste une fois ». C’était l’explosion, tu peux pas t’imaginer ! On s’est aimé pendant des heures, toute la nuit. Au petit matin, elle est repartie. Comme ça. Sans rien dire. Enfin si. Je crois qu’elle a dit un truc que j’ai pas compris. Genre : « merci ». Et moi, comme un con, j’ai dit « de rien ». 

Depuis je n’ai pas arrêté de penser à elle. Je la voyais partout, au supermarché, dans l’ascenseur, au parc. Je nous imaginais vivre à deux, faire des crêpes ensembles, se rouler dans un champ de blé… Des trucs que font les amoureux quoi ! Tu vois, je l’aime en fait, cette nana, j’suis comme un con mais je l’aime ! Elle m’a pas reconnu… J’ai eu envie de lui courir après, de lui hurler de rester, mais j’ai rien fait, j’suis resté là comme un idiot derrière mon comptoir, à regarder le néon blafard au-dessus des machines à café… 

-    Et le gosse ? 

-    Cette nuit là, c’était il y a neuf mois…


mardi 5 mai 2015

25, sister !

Parfois, j’imagine tes journées, si éloignées de mon quotidien routinier. Je m’amuse à penser à toi, à supposer ce que tu es entrain de faire. Je te rêve, je t’idéalise un peu sans doute, mais comme c’est un jeu, tout est possible.

Ça commence toujours un peu de la même façon. Tu te réveilles, aux côtés de l’homme que tu aimes. Un peu chagrine et grognon, comme tu l’as toujours été le matin. Tu ouvres la porte, Betty est déjà dans tes pieds, tu manques de trébucher et puis tu râles, pour le principe. Un café. Une tartine. Autre chose. Tes premiers mots échangés avec Anthony, et beaucoup de passion dans votre dialogue.

Et puis après ? Le regard plongé dans ton agenda, déjà tu files vers ton premier rendez-vous. Tantôt chorégraphe, tantôt photographe,tantôt danseuse, tantôt plasticienne… Tu cours à n’en plus finir. A droite, à gauche, à la Factorine, au théâtre, sur le lieu d’un mariage, derrière ton ordinateur.

En fait c’est ça. Je te vois courir. Mais pas comme dans ces images où l’on voit les hommes d’affaire trop stressés qui galopent après le temps. Non, tu cours pour profiter. Pour croquer à pleines dents tout ce que tu entreprends. Tu cours pour trouver des réponses, partout, à toutes tes interrogations, même quand il n’y en a pas. Tu cours. Pour échapper à quoi ? Pour échapper à toi ?

Vingt-cinq ans, ma petite sœur, tu ne l’es plus vraiment. Je rêve de pouvoir encore te protéger, mais je ne fais plus que t’admirer. Devant tes choix. Tes ambitions. Tes rêves. Tu es devenue une femme belle, forte, et ambitieuse, une femme qui croit en la vie, et en l’humanité, malgré toutes ces horreurs que tu ne connais que trop bien. Une femme dont je suis profondément fière, même si je n’y suis absolument pour rien. Une femme, la marraine de mon fils.

Parfois j’imagine tes journées, si éloignées de mon quotidien routinier. Je m’amuse à penser à toi, à supposer ce que tu es en train de faire. Je te rêve. Je t’idéalise un peu sans doute. Mais je sais aussi. Je sais que tu es capable de refouler tes sentiments les plus amers pour ne pas gâcher un moment, que tu peux facilement te mettre en colère quand on doute de tes compétences, je sais que ta vie ne ressemblera peut-être jamais à la mienne, et j’en suis profondément rassurée. Car ta vie va plus loin que le simple horizon. Tu es née pour faire bouger le monde. A ta façon.

Alors sœurette, en ce jour un peu particulier, et avec ce que je sais faire de mieux, je voulais te souhaiter un magnifique anniversaire et te redire combien je t'aime !

vendredi 9 janvier 2015

Bonne nuit hibou...

Ce soir, je lis « bonne nuit hibou » à mon fils. Je regarde ses petites mains s’agiter lorsqu’il faut ouvrir les rabats pour voir quel animal se cache derrière. J’observe son lumineux sourire s’afficher lorsque l’animal en question apparaît. « Bonne nuit cerf, bonne nuit ours »… Tout est calme dans le salon, on entend encore quelques notes de piano, j’ai oublié d’arrêter la musique tout à l’heure. Dehors, la flamme de la petite bougie déposée sur le rebord de la fenêtre tente difficilement de lutter contre la pluie.

Que fait un homme qui vient de tuer un terroriste, quand il rentre chez lui ? Dépose-t-il sa veste, comme n’importe qui, sur le porte-manteau de l’entrée ? Sert-il très fort sa femme dans ses bras ? Reste-t-il silencieux, prostré, hanté par les images de ce qu’il vient de vivre ? Téléphone-t-il à sa maman, lui raconte-t-il sa journée ? Parle-t-il de son courage ou reste-t-il un héros discret ? Lit-il « bonne nuit hibou » à son fils sur le canapé ?

Les hauts-parleurs se sont tus, au loin une sirène se fait entendre. Je n’aime plus les sirènes. Je n’ai jamais aimé. Elles n’annoncent que trop peu de bonnes nouvelles. Antoine est attentif, et semble demander : « encore une fois l’histoire ! ». Pourtant, il la connaît, nous lui avons cent fois raconté. Il n’y a pas vraiment de suspens, encore moins d’intrigue. Mais ça a l’air de le rassurer. Et moi aussi. « Bonne nuit les canards, bonne nuit les oies… ». Dehors, la flamme de la petite bougie déposée sur le rebord de la fenêtre semble avoir repris un peu de vigueur.

Que fait un homme qui vient d’échapper à une prise d’otages, quand il rentre chez lui ? Donne-t-il un coup de pied rageur au chat qui l’empêche d’entrer sans tomber ? Verse-t-il une larme en observant sa famille ? Prépare-t-il un grand plat de coquillettes avec de la crème ? S’installe-t-il devant la télé, écoute-t-il un bon cd ? Consulte-il ses e.mails ou écrit-il quelques pages ? Raconte-t-il « bonne nuit hibou » à son fils, blottis, sur le canapé ?

Les pages se tournent, bientôt la fin. On la connaît la fin bien sûr, mais on n’a pas vraiment envie d’y arriver. Le soleil va se lever, et il faudra dire « bonne nuit » au hibou, bien caché là, sur la cime de l’arbre. Ce soir je n’ai pas envie de dire « bonne nuit » au hibou. Je n’ai pas envie que tout cela soit vrai. Pourtant il faut bien être là, il faut bien épauler ce si petit garçon qui n’a absolument rien demandé. Alors, on prend son courage à deux mains, et on tourne la page. « Bonjour soleil, bonne nuit hibou »… Dehors, la pluie se calme un peu. Le vent fait vaciller la flamme de la petite bougie sur le rebord de la fenêtre.

Que fait une maman pour border son fils, après ça ? Doit-elle pleurer, doit-elle tout lui expliquer ? Ou lui permettre de garder un peu de son innocence ? Doit-elle lui montrer, le courage des hommes qui ont tout fait pour les en empêcher, ou au contraire ne surtout pas en parler ? Reste-t-elle assise, à attendre que quelqu’un l’aide ? Murmure-t-elle « bonne nuit hibou » à son fils, lovés sur le canapé ? « Tu sais, ce soir, papa ne rentrera pas… »

L’histoire est terminée. Il est temps d’aller se coucher. Bonne nuit mon Antoine, bonne nuit mon amour… Tu verras, le monde est beau, on y fait de magnifiques rencontres, on découvre des personnalités extraordinaires… Ne t’inquiète pas,  le monde est beau, il est de toutes les couleurs, et résonne de tous ces mots, liberté, égalité, fraternité... N’aie pas peur, dort, nous sommes là pour te protéger, et te préparer une vie à la hauteur.

Dehors, la pluie s’est arrêtée. C’est sûr, la flamme continuera à briller.
 

Bénédicte
Charlie

dimanche 16 novembre 2014

A venir...

Tout avait commencé en fin d’après-midi. Une énième dispute, pour une énième bêtise. Mais cette fois s’en était trop. Elle avait pris son grand sac bleu marine qui attendait là, dans le couloir, avec toutes ses affaires, sa veste en cuir, ses clés. Elle l’avait insulté, puis lui avait demandé expressément de ne plus être là à son retour. « Ca ne risque pas ! » avait-il répondu. Il ne s’était même pas retourné pour la regarder. De toute façon, il ne pouvait pas savoir, elle ne lui avait rien dit.

 Elle était descendue dans le garage, et la voiture avait refusé de démarrer. C’est là qu’elle avait commencé à pleurer. De rage sans doute, mais de peur aussi. La peur de l’inconnu, d’être seule dans l’épreuve, la peur qu’on la prenne pour une idiote, alors que c’était lui qui avait tous les torts. Elle était partie à pieds.

Les bus filaient, elle marchait. Le long de la route. Une petite fille avec un ruban rouge enfermée dans une voiture stationnée la regardait fixement. C’est à cet instant précis qu’elle l’avait ressenti. Une douleur lancinante, elle en aurait pleuré. « Tout ça c’est de sa faute ! ». Elle l’avait détesté. Pour tous ces coups portés, qu’elle avait tenté de pardonner. Pour tous ces mots plus hauts les uns que les autres. Pour ces nuits à l’attendre alors qu’il ne rentrait pas, pour sa façon de la dénigrer, sans cesse devant les autres.

Il avait tout démoli. Détruit. Cassé. Il avait su lui reprendre tout ce qu’elle avait acquis. Un peu de confiance en elle, grâce à son nouveau boulot. Un peu de fierté, grâce à la reprise du sport. Il l’avait salie, anéantie. Et à présent, elle était sûre qu’il y avait pris du plaisir.

« Le salaud ! ». Elle soufflait entre ses dents. Elle avait mal. Cette douleur qui vous fait vous plier en deux. Elle pleurait, s’arrêtait pour respirer un peu, reprenait courage. Les bus filaient, elle accélérait. L’avenue était longue, elle n’en voyait pas le bout.

Pourtant tout avait bien commencé, il y a dix ans. Leur premier baiser, échangé sur le petit pont de bois qui franchit la rivière juste derrière chez-elle. Ses belles phrases, ses compliments. Oui, elle s’était sentie belle dans ses yeux. Elle avait cru revivre, et elle s’était projetée, loin, très loin, dans un avenir à deux. Ils avaient des projets. Mais souvent tout ratait. Les quelques verres du début ne l’avaient pas inquiété. Elle avait pensé que ça passerait, avec le temps. « Il a juste un peu l’alcool méchant », disait-elle pour l’excuser. Mais un jour, elle avait du camoufler sous le fond de teint son œil tuméfié, et elle avait commencé à avoir honte. Chaque fois il s’excusait. Chaque fois il l’implorait. Elle pardonnait. Ils s’étaient finalement mariés. Il y a quatre ans. Une belle fête. Vraiment.

- Je peux vous aider mademoiselle ?
- Madame !
Elle s’en était voulu d’hurler après ce pauvre passant qui était sans doute effrayé par son état. Il avait d’ailleurs passé son chemin sans demander son reste. Mais elle ne pouvait pas faire autrement. Elle bouillonnait. Enrageait. Grondait. Soufflait. Elle aurait pu hurler. « Je le déteste ! ». Mais de toute façon, qu’est-ce que ça changeait ? C’est elle qui se retrouvait là, sur cette grande avenue, avec son gros sac et ses larmes plein les yeux. Elle prit appui sur le poteau d’un arrêt de bus, et rendit tout son déjeuner.

« Je ne recommencerais plus ! ». Il disait. Toujours. Plein de bonnes résolutions. Elle l’avait cru. A chaque fois. Elle lui trouvait des raisons. Le temps passait, elle perdait petit à petit toute sa dignité. Et puis, pendant un an, il n’y avait plus rien eu. Pas un incident. Il prenait soin d’elle. L’encourageait. La dorlotait. Un an de répit, pour obtenir ce qu’il voulait. « Reculer, pour mieux frapper », grogna-t-elle entre deux spasmes.

- Montez madame, je vous emmène !
Elle aurait pu bénir ce chauffeur de taxi. Comment avait-il su ? A vrai dire, il n’était pas tellement difficile de déceler la détresse sur son visage. Il avait eu la gentillesse de ne pas lui parler, de ne lui poser aucune question. Elle avait sangloté, pendant tout le trajet, recroquevillée sur elle-même, la tête dans les genoux.

C’est fini. Il ne la touchera plus. Jamais. Elle ne voulait plus le voir. Il n’aurait plus jamais le droit de lever la main sur elle. Elle allait porter plainte c’est sûr. Oui, à son retour, elle commencerait pas ça. Elle espérait juste qu’il ne serait plus là. Elle se fera accompagner. Elle racontera. Elle expliquera. Après tout, c’est lui. C’est lui qui a tout faux. Elle n’avait fait que subir, pendant toutes ces années. Maintenant, il allait payer. Sans le savoir, il lui avait donné une force supplémentaire de se battre. Une force surhumaine. Et ce n’était pas pour elle qu’elle allait le faire.

- C’est ici, ça ira ?
- Merci, je vous dois combien ?
- Filez, je crois que vous avez assez souffert comme ça !
Elle avait claqué la porte, et avait du attendre un peu avant de se diriger vers le grand bâtiment. Le temps que ça passe. Le temps de reprendre ses esprits. De se dire qu’il existe en ce monde des hommes qui valent le coup d’être connus. De se dire que maintenant, c’était le moment de la rencontre. Oui, elle avait compté, toutes les deux minutes maintenant. « Dépêche-toi ! ».

Elle sonna, on répondit, à l’interphone.
- Bonjour, je m’appelle Sonia, je crois que je suis sur le point d’accoucher.
La porte s’ouvrit, elle pénétra dans l’hôpital, et pour la première fois depuis dix ans, elle pu penser quelques minutes à son avenir. A l’avenir à deux, avec l’enfant qu’elle attendait. 

dimanche 26 octobre 2014

Tu seras là.

Le regarder s’arrondir,
Lui parler un peu parfois,
Jouer avec une lampe de poche,
Prendre des photos tous les mois…
Tu étais là.

Me regarder souffrir,
Essayer de me faire rire aux éclats,
Serrer ma main au plus fort,
Et me serrer dans tes bras…
Tu étais là.

Le regarder dormir,
Vivre ensembles nos premiers pas,
Le changer, le bercer,
Sans oublier de me réconforter…
Tu étais là.

Le regarder grandir,
S’émerveille et découvrir,
Les pleurs, les cris, les premiers rires,
Et les innombrables sourires…
Tu es là.

Le regarder s’épanouir,
L’entendre dire ses premiers mots,
Le voir faire ses premiers pas,
Et toujours, toujours un mot gentil pour moi…
Tu es là.

Nous regarder devenir,
Parents et adultes à la fois,
Nous regarder construire,
Une belle vie à trois…

Tu seras là.

vendredi 15 août 2014

Ces moments là...

Tu vois, il y avait ces moments là…
Je t’entendais gazouiller, je me levais, parfois c’était un peu trop tôt, j’avais les yeux qui se fermaient. Je me dirigeais vers ta chambre, j’ouvrais doucement les volets. Et je me réjouissais. De retrouver ton visage, tes petits yeux rieurs, et ton sourire ravageur. La journée commençait.

Tu vois, il y avait ces moments là…
Premier biberon, que tu engloutissais. Puis venait le moment de jouer, sur ton tapis d’éveil. La plupart du temps, c’était toujours vers ce petit livre rouge en tissu que tes yeux se dirigeaient. Tu aimais le tripoter, le mâchouiller et puis aussi le regarder.

Tu vois, il y avait ces moments là…
C’était l’heure du bain. Je t’installais sur la table à langer, j’allumais la lumière, non sans oublier le célèbre « un, deux…et trois ! ». Tu riais. Le pyjama vite retiré, je te plongeais dans l’eau, parfois tu grimaçais. Et puis tu clapotais, tu m’éclaboussais, tu gigotais. Je lavais tes cheveux, ton petit ventre, tes petites mains, avec  tant de douceur que tu finissais toujours par t’apaiser. Je t’enroulais alors dans la serviette, toi tu levais tes jambes, tu suçais un peu tes doigts, puis finalement je t’habillais.

Tu vois, il y avait ces moments là…
Où tu t’endormais dans mes bras. En confiance. Tu te laissais aller, ta tête devenait lourde, et plus rien ne pouvait t’atteindre. Ces moments là où nous partions faire de longues promenades, où nous nous arrêtions à la fontaine, et où tu observais les autres enfants, fasciné. Ces instants où tu te souriais en te voyant dans le miroir, tes éclats de rire et les premières carottes. Le retour du travail de papa, tes petits gémissements pour t’endormir et les habits devenus trop petits, rangés au fur et à mesure dans les cartons.

Tu vois, il y avait ces moments là…  Mais je vais reprendre le chemin de l’école, non sans appréhension…
Tu vois, il y avait ces moments là… Je te promets Antoine, qu’ils ne disparaîtront pas…

lundi 16 juin 2014

Courant d'air...

J’ai retrouvé ce matin, en passant l’aspirateur, un jouet qui t’appartenait.

Tu te rappelles, ces petits personnages, qu’on ne trouve plus aujourd’hui, car ils peuvent trop facilement être ingérés par les touts petits ? Oui, celui là même, rose pastel, avec les petites paillettes.

C’était bizarre. J’ai entendu le cliquetis dans l’aspirateur. J’ai ouvert le sac pour regarder. Il était là, entre les cheveux de ton père, la poussière accumulée, et les grains de riz que j’avais aspirés dans la cuisine.

J’étais assise au milieu de la chambre, je l’ai pris entre les doigts, et je l’ai observé. Puis je me suis souvenue.

L’arrivée dans la maison, la naissance de ta petite sœur, et trois enfants qui ne demandent qu’à être heureux.

La valse des chambres, ton frère et toi ensembles, ta sœur et toi, ton frère et ta sœur, et finalement chacun sa chambre, un bureau dans la cave et une suite parentale sous les toits.

Vos chutes dans les escaliers, le couffin au milieu du salon, la petite cabane en toile, et le portique dans le jardin.

 Les premiers pas de ta sœur, les pêches dont on faisait des bocaux, les petits gâteaux de Noël, le jour où on a changé de canapé.

 La musique que ton frère mettait trop fort, tes jeux interminables avec ta sœur, le papier dans la serrure, les graffitis sous la moquette.

La petite cuisine qu’on mettait sur la terrasse, la petite piscine, quelques fessées bien méritées, l’achat d’une plus grande voiture.

 L’heure du coucher, encore une dernière histoire, un dernier bisou, un verre d’eau sur la table de chevet, tes premières gammes au piano.

Vos études, le bac, le brevet, les diplômes, les premiers petits boulots, les premières vacances sans nous, les permis de conduire.

Et puis un jour le calme. Une maison silencieuse, qui se rempli certains week-end, une sérénité apaisante. Vous avez tracé votre route.

Une mini tornade. Un peu comme un gros courant d’air. Les années sont passées, agitées, bruyantes, et pleines de vie. Aujourd’hui la maison se rempli à nouveau de cris. Mais ce ne sont plus les vôtres. Les hochets sont de retour. Mais ce ne sont plus les vôtres. La petite chaise a retrouvé sa place, un petit lit trône dans le bureau. Mais ce ne sont plus les vôtres.

Sauf peut-être, ce joli petit personnage rose,  là, retrouvé dans le sac d’aspirateur. Joli comme ce courant d’air que vous avez produit en partant chacun de votre côté vivre votre vie...

dimanche 23 mars 2014

Tu as rêvé, peut-être...

Sept heures trente, je t’entends, je me réveille, je me lève. Perdu dans l’immensité de ce petit lit, je te retrouve, les yeux grands ouverts sur le monde. Tu as rêvé, peut-être, mais à quoi ? Pas encore de sourire, mais déjà un regard, intense, qui en dit long. Alors je prends mon temps, je t’admire, je caresse tes petites mains qui s’agitent de façon si anarchiques, je te dis que je t’aime, et que tu es beau.

Tu es si petit, tu as l’air si fragile et pourtant. Pourtant tu as débarqué dans nos vies pour tout chambouler. Tu vas mettre du désordre dans cet ordre qui me rassurait tant. Et ça me rend terriblement heureuse.

Tu as rêvé peut-être, mais à quoi ? A cette rencontre un peu sportive avec ton arrière grand-mère, à ce regard angoissé de tata Clémence, à tous ces biberons de 90 millilitres que tu aimerais boire à la chaîne ?

On me dit que ça ne durera pas. Que je n’aurais plus envie parfois. Plus le courage, plus la force. Mais c’est sans compter sur ton papa. Il est là, patient, impassible, calme. Il sait me rassurer quand l’angoisse est trop forte, me relayer lorsque la fatigue est trop intense. Il est là, patient, calme, il m’observe de cet œil nouveau de père, et je l’aime comme ça. Responsable. Et battant.

Tu as rêvé, peut-être, mais à quoi ? Un lit bien douillet, une nouvelle peluche, ou une sortie en poussette ?

« Ton premier cri sera pour moi comme une délivrance… », « Tu ne seras plus jamais seule… » . Cent fois ces mots ont été écrits, rêvés, fantasmés même. Aujourd’hui tu es là. Tu ne t’appelles pas Margaux. Mais tu as les yeux de ton papa. Et lorsque, à la sortie du bain, tes petits cheveux noirs se mettent à boucler, j’ai envie de crier, d’hurler même : « c’est mon fils ! ».

Tu verras Antoine, malgré tout ce qu’on te dira, le monde est beau. La vie est un cadeau magnifique, dont il faut savoir profiter. Nous t’apprendrons. Nous ne te laisserons pas être malheureux. Nous serons toujours là pour chasser tes nuages, et t’éviter la pluie. Et encore, même la pluie peut-être source de bonheur.

Un jour, nous irons en Guadeloupe, un jour, tu iras sur les chantiers avec papa, un jour nous te montrerons les photos de notre mariage, un jour, tu iras à l’école avec maman. Mais tu as le temps petit ange, dors, rêve, repose toi, profite de cette vie qui débute, et de ce calme qui te caractérise… Profite mon amour, non, pas parce que ça ne dure pas, mais parce que le meilleur reste à venir.

Tu as rêvé, peut-être, mais à quoi ? Une barre de chocolat, un bain chaud en plein hiver, et un câlin avec maman et papa…

lundi 3 mars 2014

En attendant...

Ca commence avec une paire de petits chaussons. Roses ou bleus, je ne savais pas trop. Alors j’ai pris du gris, comme ça c’est neutre.

Une double barre et puis la vie bascule. Je glisse tout dans la boîte, le test, un livre, et le résultat d’une prise de sang.

J’ai hâte qu’il rentre. Je n’y crois pas vraiment. Je ne pense pas à sa réaction, trop peur d’être déçue. Et s’il était distant ? Et s’il n’en avait rien à faire ?

Plus tard, il ouvrira la boîte, les yeux embués de larmes, anticipant d’ores et déjà ce qu’il allait y découvrir.

Et puis le temps fait son travail. Ca commence avec une paire de petits chaussons. Puis on achète un pyjama, on a presque honte de le faire si vite. Et si tout ne se passait pas comme prévu ? Et s’il y avait quelque chose de grave ? Et si, et si…

Au cinquième mois on commence à y croire. On achète une poussette, on installe le petit lit. On se regarde, les yeux pleins de non-dits, on flippe aussi. Beaucoup !

Un jour on fait des photos, on se rend compte à quel point certaines personnes sont importantes pour nous. On a envie de se rapprocher, de se coller, de se serrer contre -elles. Alors on a de plus en plus tendance à dire je t’aime, à envoyer des cœurs, même si ce n’était pas une habitude.

Je ne fais plus qu’un avec le petit bout que je berce au creux de mon ventre. Il n’est plus un étranger. C’est mon bébé. Mon fils. Le fruit d’un immense amour partagé. Je rêve de le rencontrer, mais j’ai envie de le garder en moi. Des sentiments contradictoires, qui rendent nerveuse, qui fatiguent aussi parfois…

Ca commence avec une paire de petits chaussons. Aujourd’hui, des dizaines de bodies envahissent les placards, les doudous sont au chaud dans la valise, et mon ventre, irrémédiablement s’arrondit, sous le regard admiratif de celui qui partage ma vie...

 En attendant... Moi... Je suis prête.

dimanche 26 janvier 2014

Un peu de (re)nouveau ?

Et si je me remettais à écrire ? 
Juste quelques temps, avoir un peu de temps... Les lignes reviennent sur mon clavier, les mots s'affichent à nouveau sur mon écran. Il suffit parfois d'une chanson, de quelques notes, pour que l'inspiration revienne. 
Voici des mots, pris, arrachés, à Benjamin Biolay. Je ne connaissais pas, sa chanson m'a touché. 
J'en ai fait ma version. Et puis aussi, quelque part, un peu celle de celui que j'attends. 
En attendant, quelques mots... 

******************************************************************

Si tu aimes tellement la vie,
Mon enfant, mon enfant,
Les jours de fêtes après minuit,
Courir sous la pluie en riant,
Un peu de mélancolie,
Et l’éternel tic-tac du temps,
Qui passe sans un cri,
Pense-y, mon enfant,

Si tu aimes partir au ski,
Mon enfant, mon enfant,
Avoir un brin de folie,
Et les cheveux dans le vent,
Si tu aimes rire aussi,
Contempler les autres en rêvant,
Si tu veux tous tes amis,
Près de toi, tout le temps…

Si tu as peur quand la nuit tombe,
Mon enfant, mon enfant,
Si tu crains le bruit des bombes,
Et si tu vis dans le présent,
Si tu trouves le ciel trop grand,
Pour y voir peut-être un ange,
Si tu oublies de temps en temps,
Ne crois pas que ça nous dérange…

Si tu aimes les soirs d’été,
Mon enfant, mon enfant,
Partir très loin et voyager,
Les fleurs qui arrivent au printemps,
Si la vie te dépasse,
Et si tu t’en fiches pas mal,
Si tu aimes les marées basses,
Et les romans de Stendhal…

Si tu oublies les noms,
Les anniversaires et les visages,
Mais jamais les prénoms,
De ceux qui ont marqué leur passage,
Si tu aimes ce qui est bon,
La beauté d’un paysage,
Si tu n’oublies jamais les sons,
Si tu angoisses les soirs d’orage…

Si tu as peur de la foule
Mais tu aimes tellement les gens
Si tu crois que tout s'écroule
Quand quelqu'un d'autre prend les devant
Et si tout se déroule
Jamais comme dans tes plans
Si tu aimes tellement dormir,
Laisse-toi aller mon enfant…

Ça n'est pas de  ta faute
C'est ton héritage
Et ce sera pire encore
Quand tu auras notre âge
Ça n'est pas ta faute
C'est ta chair, ton sang
Il va falloir faire avec
Ou, plutôt sans…

D'après Ton héritage, Benjamin Biolay.

mercredi 20 novembre 2013

Nouvelle Prix Don Quichotte Edition 2013

Voici la nouvelle que j'ai envoyé pour participer au prix Don Quichotte Edition 2013. Le thème était "Passage(s)". Pour cette nouvelle, j'avais décidé de reprendre un texte déjà écrit, de l'approfondir et l'améliorer. La nouvelle n'a pas été retenue. 

http://donquichotterueil.blogspot.fr

______________________________________________________________________
 Randonnée mortelle


Nous avions décidé de faire le tour du Mont Blanc. Enfin, c’est toi qui avais décidé. Comme chaque année, tu avais sélectionné la semaine de nos vacances, la première du mois d’août, tu m’avais proposé deux ou trois destinations, et tu avais finalement fait le choix à ma place. Mon avis ne te passionnait pas plus que ça, de toute façon « tu t’en fiches non ? ». J’avoue que l’idée, cette fois-ci, ne m’avait pas totalement déplu.

Ainsi, cette année ce serait le tour du Mont Blanc. Départ des Houches, environs cinq heures de marche chaque jour, parfois plus. Compter mille mètres de dénivelé quotidiens. Nous étions bons marcheurs, cela ne m’angoissait pas particulièrement. La météo s’annonçait idéale, mais je dois convenir que je redoutais un peu les nuits en refuge. Dormir les uns sur les autres, entre ceux qui ronflent et ceux qui bougent sans cesse, ça ne me disait trop rien. Mais tu avais insisté, comme à ton habitude, avec cette autorité dans la voix qui fait qu’on ne peut rien te refuser.

Nous étions partis un dimanche, on avait pris la 205, la radio à plein tubes nous annonçait en boucle les catastrophes venues des quatre coins du monde. Tu avais râlé à propos de la vitesse dans les virages, tu avais demandé à ce qu’on s’arrête à la station d’essence, seulement une heure après notre départ. Je m’étais un peu fâché : « tu n’aurais pas pu y penser avant de partir ! »… Ce sont les seuls mots que nous avions échangé.

Premier jour de marche, col de Voza. Huit cent quarante mètres de dénivelé. C’était une belle étape de mise en jambe. On s’était parlé. Peu. Mais on avait commencé à faire le point. Plus on montait, et plus les reproches fusaient. Mais ils étaient sourds, cinglants, et à peine chuchotés, de peur d’en dire trop. Lorsque nous avons franchi la petite passerelle au dessus du torrent, le silence était lourd. Lourd de conséquences. Lourd de ce que nous venions de nous dire. Lourd de tout ce qu’il restait à annoncer. A cracher. Car du venin, il y en avait entre nous. La montée du col du Tricot, nous avait permis d’oublier un peu. Enfin c’est ce que j’espérais croire.

La première nuit fut plutôt calme. Je fus même, il faut bien l’avouer, agréablement surpris. Bien que le Tour du Mont Blanc soit spécialement fréquenté en été, notre itinéraire semblait à l’abri des hordes de touristes inconscients en mal d’aventure et d’adrénaline. Comme pour célébrer ce plaisir de nous retrouver seuls, nous avions fait l’amour, froidement, sans goût, presque par obligation. Parce que nous étions un couple. Cela me rassurait. Sentir ta peau contre la mienne, tes seins contre mon torse, ton souffle qui accélère, tes mains qui me cherchent… J’avais fermé les yeux, pour ne surtout pas croiser ton regard. J’y aurais vu tous les reproches et la haine que je t’inspirais. Pourtant, à cet instant, je rêvais encore d’une vie meilleure.

Le lendemain, il pleuvait. Les éléments semblaient s’être ligués contre nous pour ajouter de l’humeur à la morosité ambiante. Mais tu t’es voulue enjouée, et nous nous sommes pris à rire en dévalant les pentes herbeuses vers le refuge de Nant-Borrant. De nombreuses fois nous avons glissé, nos pantalons étaient trempés, et nos joues mouillées. Lors de notre pique-nique, là, à l’abri sous nos capes, nous avons ressassé des souvenirs, les voyages, nos amis, les fêtes du samedi soir, la construction de la maison, le petit jardin que tu aimais bichonner, et puis cette balançoire, sur laquelle aucun enfant n’a jamais pu s’asseoir. Le silence est revenu, nous avons repris la route. Nos pas étaient lourds, lourds de conséquences. A l’arrivée au refuge, même la soupe de lentilles ne nous a pas réchauffés. La nuit fut longue, froide et pleine de cauchemars.

Nous avons continué notre chemin, à cinq heures, vers la Croix du Bonhomme. Pour éviter les heures les plus chaudes de la journée, il nous fallait partir tôt. J’avais mal à la tête, tu avais un léger rhume. Le rhume t’a toujours rendue susceptible. Tu n’as pas ouvert la bouche, de toute la montée. J’avoue, j’étais agacé. Par tes reniflements incessants. Et ta façon de geindre, après chaque éternuement. J’avais envie de te demander qui avait eu l’idée d’un tel périple. Mais je te connaissais trop bien. Enfin, je pensais… Le vent n’arrangea en rien notre humeur, et le temps semblait s’écouler de plus en plus lentement. La douleur liée à nos efforts était exacerbée par notre énervement respectif. J’avais alors fait un constat simple et sans appel : tout en toi m’insupportait. En arrivant à l’hôtel de La Nova, mon humeur fut encore plus altérée par la quantité de touristes devant le self, réclamant des frites, en tongs et en shorts de plage.

Le soir même, alors que nous avions péniblement réussi à obtenir une chambre pour deux, tu m’as demandé si nous pouvions plutôt prendre le bus de Courmayeur à Lavachey pour te reposer un peu. J’ai évidement accepté. Tu t’es endormie, rapidement, la tête tournée vers le mur, comme pour ne surtout pas me contredire.  J’ai laissé la lumière, un peu, pour t’observer. Tes cheveux que j’avais tant aimé n’étaient que broussaille, les rides creusées par le temps donnaient à ton visage une impression de sévérité et de dureté, alors qu’il avait été si doux jadis. Tes mains semblaient cruelles, prêtes à griffer. Elles qui m’avaient donné tant de plaisir déjà... Même dans ton sommeil, tout en toi m’effrayait. Lorsque j’ai décidé d’éteindre, malgré mon corps tout tremblant des révélations que je venais de me faire, j’ai glissé à ton oreille ces quelques mots : « pourquoi ne m’as-tu jamais fait d’enfant ? ». Dans le noir, il m’a semblé clairement percevoir tes yeux s’ouvrir. J’ai préféré m’abstenir de tout commentaire supplémentaire.

J’ai oublié les détails des jours suivants. Je me souviens du glacier Pré du Bar, et de quelques marmottes croisées. Je me rappelle de ce trajet en bus où tu t’es sentie mal. Je me souviens surtout de l’ambiance, morose, et d’avoir vu quelques larmes sur ton visage. Je me souviens des cailloux, jetés avec force dans la rivière, mais aussi de ce petit radeau, que nous avions fabriqué. Peut-être le seul et unique moment de complicité que nous avions vécu pendant ce trekking. Je me souviens que même le chant des oiseaux me semblait triste, et que tes yeux bleus ne cessaient de briller.  J’ai eu peur d’y croiser plus de colère que de tristesse. Ce que tu ne savais pas, c’est que moi aussi, je t’en voulais.

Lors de notre huitième étape, nous avions une vue imprenable sur la vallée de Chamonix. Nous nous sommes arrêtés, malgré la pluie, qui s’amusait à arroser régulièrement chaque journée de marche, comme pour nous narguer encore un peu plus. Tu m’as regardé. Longuement. L’eau ruisselait sur ton visage. Et avec ce ton cassant dont tu as seule le secret, tu as juste annoncé : « c’est fini Antoine, c’est fini entre nous ». J’ai pris un poignard dans le cœur. Je t’ai regardé. J’ai eu envie de te gifler. Ou pire. Je n’ai rien dit. Dans mes poches, mes poings se sont serrés. Nous nous sommes regardés, longuement, comme deux étrangers. J’ai pensé aux conséquences de tes paroles. J’ai imaginé ce qu’elles impliquaient. Mes yeux brûlaient de haine et mon corps tout entier transpirait de douleur. Tu as baissé les yeux, et puis, nous avons continué.

La dernière étape a tout fait basculer. J’aurais pu rentrer chez moi, construire une nouvelle vie. Apprendre à aimer une autre femme. Il était trop tard pour construire une famille, mais était-ce vraiment impossible d’apprendre encore à être heureux ? J’ai pris peur. J’ai compris que je t’aimais. Que je ne voulais pas te perdre. Mais que je t’avais perdu depuis bien longtemps. Notre incapacité commune à faire un enfant avait à tout jamais rompu les liens de notre amour. J’ai commencé à renoncer. A renoncer à être heureux. Renoncer à vivre dans un monde où tu ne serais pas plus ma femme. Renoncer à ce que tu ne m’appartiennes plus… J’ai renoncé, tu en as subi les conséquences.

 Juste avant de franchir les échelles d’Argentières, j’ai bien vu que tu avais peur. Ca glissait, il y avait le vide, il fallait être prudent. Tu avais hésité longuement, face au panneau : « Passage dangereux : ne pas emprunter par temps mauvais ». Je n’ai pas pris la peine d’argumenter. Tu avais décidé, comme à ton habitude. Tu as seule été maîtresse de ton destin. Et puis, il y a eu cet instant, redoutable.

Tes deux mains sur les échelles, tu avais démarré l’ascension. J’étais resté un peu, en contrebas, pour ne pas te gêner. En réalité, je t’observais. Je me délectais pour une dernière fois de la vue de tes fesses, si belles, si rondes, que j’avais tant aimé caressé. Et puis...

Tu as glissé. Le temps d’une seconde, tu as dit : « Antoine, aide-moi ! ». Je t’ai regardé. Le temps s’est arrêté. Tu es tombée. Tu as hurlé. J’ai entendu le choc et puis, plus rien. J’aurais pu paniquer, appeler les secours, courir pour t’aider. J’ai attendu, quelques minutes. J’ai écouté le silence, qui criait dans mes oreilles. Je suis parti. Et j’ai fini la randonnée. Cette mortelle randonnée, c’est toi qui l’avais choisie. Je suis rentré chez moi. Chez nous. Non, chez moi. Maintenant, j’attends...

mercredi 23 octobre 2013

25 ans !

Octobre, le 23, un samedi. Les feuilles tombent en pagailles, les arbres sont colorés, le soleil joue cache-cache derrière les nuages. Un petit garçon fait du vélo. Un petit vélo rouge, qui roule vite. La semaine dernière, tonton avait enlevé les petites roues.  De sa voix haut-perchée, le petit garçon appelle ses parents qui marchent loin derrière. Ils sont fiers. L’enfant rit de bon cœur à la vue d’un écureuil, puis reprend sa course effrénée avec le vent, sans doute. 

Octobre, le 23, un dimanche. Une maison blanche, les rideaux tirés. Le magnolia a perdu toute sa parure, et on a déjà mis un peu de chauffage. Du bout de la rue déjà, on entend les basses qui semblent sortir de sous terre. Le petit garçon a bien grandi. Un mètre quatre-vingt, quelques kilos en plus, et une passion démesurée pour la musique électronique. On peut toujours entrer dans la chambre, il n’entendra rien. Le casque vissé sur les oreilles, il se prend à mixer les morceaux les plus divers, et pourquoi pas un jour, créer lui-même sa propre musique…

Octobre, le 23, un lundi. Je te découvre. Toi, le petit garçon d’hier, à peine sorti de l’adolescence. Notre premier anniversaire ensemble. Les voyages en train, les allers-retours, les premières disputes, les premiers cinés, les premières vacances.  Je te découvre, toi et tes passions, toi et ton calme olympien, toi et ta gentillesse, et ta douceur infinie. Je découvre un homme, qui laisse pousser ses cheveux, sa moustache, qui cherche à me plaire mais qui n’a pas besoin de le faire. Un homme qui me plaît, enfin. Je nous imagine, mariés, unis, pour la vie. J’ai des rêves de princesse et toi, as-tu les mêmes dis-moi ?

Octobre, le 23, un mercredi. Un grand appartement, des murs blancs, trois chambres, un beau bureau. Ton matériel de musique est enfin à sa place. Le petit vélo rouge n'est plus vraiment le même. Cent dix mètres carrés de bonheur. Tu es parti travailler, pendant ce temps j’écris. Octobre le 23, c’est souvent les vacances, mais surtout c’est l’automne. Dehors il pleut, je ressasse des souvenirs. Cette bague glissée au doigt, ces vacances entre amis, nos joies, nos déceptions et surtout nos folies. J’ai hâte que tu reviennes, hâte que tu découvres les surprises que je t’ai préparées pour ce nouvel anniversaire. Octobre, le 23, un mercredi. Je passe ma main sur mon ventre qui s’arrondit. Ne rentre pas trop tard, papa…

dimanche 22 septembre 2013

Plus de doute...

Des envies nouvelles, un gros pull bien chaud…
Un chocolat en terrasse, rentrer précipitamment parce qu’il pleut…
Un bain tiède, le soir, et se détendre dans la mousse…
On file plus rapidement au lit, on ne regarde pas le film jusqu’au bout…
Le chat se pelotonne contre nous, et ronronne à la moindre caresse…
Les cartons s’entassent dans l’appartement, comme les feuilles mortes sur mon pare-brise…
On ne se reconnaît plus, on a envie d’hiberner…
Les écureuils grimpent sous nos fenêtres, les araignées viennent faire un tour à l’intérieur…
On allume le chauffage, et puis on l’éteint…
Le soleil semble un peu moins fort, pourtant il brille dans l’appartement…

Maintenant, c’est sûr…

Au début on n’y croyait pas trop, on n’en avait même pas vraiment envie…
On pensait qu’on rêvait, que ce n’était pas vrai, et qui finalement rien n’allait changer…
Et puis des évidences, la rentrée des classes, les cartables neufs, les crayons bien taillés…
Les bottes que l’on ressort, et le besoin de s’emmitoufler…
On se met à y penser, à imaginer, à fantasmer…
On est heureux finalement qu'il soit présent, on prierait presque pour qu’il reste plus longtemps…
On aimerait manger des plats consistants, des raclettes, des fondues…
On a le sourire aux lèvres, tous les jours, on ne se pose même pas la question…
Le bonheur est là, sous la petite couverture grise du canapé…
Bientôt, les premiers flocons viendront lécher les vitres du nouvel appartement, les enfants s’exclameront en regardant par les fenêtres, il faudra rentrer du travail de nuit et ressortir les écharpes.
En attendant, les feuilles crissent sous nos pas, et les arbres se parent de milles et unes couleurs… 

Oui, pas de doute, l’automne est là…

samedi 14 septembre 2013

Aime moi (11)

                                                                                       3

-    Il a voulu mourir ! J’en suis sûre et c’est à cause de cette garce de Lucie !
La mère d’Antoine ne décolérait pas. Son fils était dans le coma depuis plus de soixante-douze heures, elle n’avait dormi que trois heures en tout sur les trois derniers jours, et aujourd’hui, son mari subissait son manque de sommeil et sa rage contre celle qui avait bouleversé à tout jamais la vie de son plus jeune fils.
-    Jeanne, il a mordu une ligne blanche continue, c’est tout. C’est un hasard, un concours de circonstances, et en aucun cas il n’a voulu mettre fin à ses jours. Tu devrais aller te reposer. Veux-tu que je te fasse couler un bain ?
Pour toute réponse, la mère d’Antoine leva les yeux au ciel et indiqua du doigt le téléphone. Puis son regard se remplit de larmes et elle tomba dans les bras de son mari.
-    Je peux tout aussi bien décrocher le téléphone. Tu sais, l’hôpital ne risque pas d’appeler tout de suite, ils nous ont dit de rentrer nous reposer, et nous savons très bien que cela peut durer. Courage mon amour, il s’en sortira j’en suis sûr. C’est un battant ! Viens donc t’allonger un peu…
Il emmena sa femme jusqu’au lit, et, tandis qu’elle sanglotait encore, il l’enveloppa dans une  couverture grise toute douce. Puis, il la berça, doucement, tel un enfant en bas-âge, jusqu’à ce qu’elle ferme les yeux et s’endorme. Lorsque sa respiration devint plus régulière, il quitta la chambre et descendit au sous sol, dans celle d’Antoine.
Sa guitare n’était pas dans son étui, l’ordinateur était encore allumé et les draps froissés. Sa femme n’avait pas eu le courage d’y mettre les pieds depuis l’accident. Il inspira profondément et ouvrit la petite lucarne qui servait de fenêtre.
Etait-ce le bruit du papier qui s’envole qui avait attiré son regard ? Ou avait-il remarqué immédiatement la feuille sur les draps bleus du lit ? Il s’avança doucement et ramassa la lettre qu’avait déposée Lucie, trois jours auparavant.
Antoine,
J’ai commis des erreurs irréparables. Je ne suis pas sûre de savoir recoudre les plaies que j’ai pu ouvrir chez toi. Je ne suis pas sûre de pouvoir reconstruire tout ce que j’ai détruit. Mais j’ai envie d’essayer. Pour toi. Pour nous. Ou alors, très égoïstement, pour moi. Je pars. Sur nos traces. A la recherche de nos secrets, de nos non-dits. Je pars, et si tu le souhaites, suis-moi. Je te laisserai des indices. Et je l’espère un jour, on se retrouvera.
A très vite. Je t’aime, pour toujours.
Lucie.

D’un revers de la main, le père d’Antoine essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues. Puis, il froissa la feuille et jeta la boule de papier dans la corbeille du jeune garçon, juste en dessous du bureau.

-    Je te déteste ! Tu n’avais pas le droit de l’abandonner !
-    Mathéo ça suffit, calme-toi ! Réveille-toi !
Olivier secoua vivement son ami. Mathéo se débattait comme un forcené sur son lit, les yeux révulsés. La lampe du chevet en avait déjà fait les frais. Mais Olivier savait qu’il dormait. Il avait eu affaire à ses crises à de nombreuses reprises, et cela ne le surprenait plus. L’objectif premier était de réveiller son ami, avant qu’il ne se fasse mal. L’espace d’un instant, Olivier se prit à remercier le destin d’avoir eu l’intelligence d’emprunter une clé de son appartement à son ami, sans jamais lui rendre jusqu’à aujourd’hui. Il attrapa fermement les deux mains de son ami, les plaqua sur le haut du lit et lui pinça le nez. A court d’air, Mathéo cessa d’hurler et sembla retrouver ses esprits. Il regarda longuement son ami, gardant le silence, qui se faisait soudain pesant dans la pièce.
-    Ca va ? s’inquiéta immédiatement Olivier.
-    Ca va… Que fais-tu là ? souffla Mathéo, encore un peu secoué.
-    Je n’ai pas cru une seule seconde à ton histoire de dentiste…
-    Tu me connais bien alors… Comment es-tu entré ?
-    Comme toutes les autres fois, avec la clé que je te promets de te rendre chaque fois…
-    Tu sais que tu es vraiment le meilleur ami que j’ai pu rencontrer jusqu’à aujourd’hui ?
Le silence s’installa entre les deux jeunes hommes. Olivier lâcha progressivement les mains de Mathéo, comme s’il craignait que celui-ci recommence à cauchemarder. Il s’allongea à ses côtés, ils se regardèrent longuement dans les yeux.
-    C’était quoi cette fois ? chuchota Olivier.
-    Sophie a appelé hier. J’ai encore pété un portable…
-    Tu vas vraiment la détester toute ta vie ?
-    Tant qu’Elsa ne sera pas à mes côté oui…
-    Pourquoi ?
-    Elle n’avait pas le droit de nous faire ça…
-    Elle avait parfaitement le droit de faire ça, et tu le sais…
Mathéo ne prit pas la peine de répondre. Il savait qu’Olivier avait raison. Il savait que Sophie ne pouvait pas s’occuper de deux enfants, il savait aussi que si elle en avait eu les moyens, elle l’aurait fait… Le monde de Mathéo s’était écroulé à la mort de ses parents, et la séparation avec sa petite sœur avait fini d’ébranler toutes ses convictions de jeune garçon.


[A suivre...]